Kyiv lutte contre la "stratégie de paralysie" menée par la Russie
La défense antiaérienne de Kyiv est à la peine face aux nouvelles méthodes trouvées par l’armée russe pour briser le moral de la population

Mediapart
Deux dames d’une cinquantaine d’années discutent sur un banc en face du Dnipro. Le quartier Obolon est prisé par la population en fin de semaine, particulièrement la presqu’île qui s’avance dans le fleuve, avec ses installations sportives et ses plages de sable. Ni les alertes aériennes ni les explosions sporadiques n’ont dissuadé les deux habitantes de profiter ici du dernier week-end avant la rentrée.
Téléphone en main, l’une signale à l’autre que des drones arrivent par le nord, comme on préviendrait d’une averse à venir. Les deux dames ne bougent pas. Une trentaine de minutes plus tard, l’explosion d’un drone tue une enfant de 2 ans à moins de 500 mètres de leur banc.
En ce cinquième été depuis le début de l’invasion, Kyiv ne découvre pas les tourments causés par la guerre, surtout après un hiver dantesque et des mois très meurtriers en juin et en juillet à cause des salves de missiles balistiques, qui se poursuivent d’ailleurs (douze personnes ont été tuées dans la nuit de lundi à mardi). Mais quelque chose a changé depuis le 27 août.
La Russie expérimente un nouveau mode opératoire : des drones à turboréacteurs lancés par vagues, le jour et la nuit, sans répit. La défense antiaérienne est à la peine contre ces engins volants haut et vite, jusqu’à 500 kilomètres/heure contre environ 200 kilomètres/heure pour les Shahed à hélice.
Les sirènes d’alarme hurlent près de dix fois par jour, avec des alertes s’étendant sur une grande partie des heures ouvrées. Des explosions résonnent plusieurs fois par jour, dans le centre comme dans les quartiers périphériques. Des panaches de fumée s’élèvent régulièrement dans la ville. Et le quotidien devient infernal, comme embolisé.
Alerte « jaune » et alerte « rouge »
« La stratégie de la Russie consiste à épuiser l’Ukraine et les Ukrainiens », a dénoncé Volodymyr Zelensky. Une tentative de « paralyser l’activité économique dans la capitale et les grandes villes », a ajouté le premier ministre, Serhiï Koretskyi. Pour déjouer ces plans, le chef de l’État ukrainien a annoncé mercredi 2 septembre une série de mesures.
La plus significative concerne les alertes en cas d’attaque. « Deux niveaux seront mis en place […] : le niveau jaune et le niveau rouge. En règle générale, le niveau jaune signalera une attaque de drones, tandis que le niveau rouge indiquera une menace de missiles », a détaillé Volodymyr Zelensky.
Deux sirènes différentes devraient désormais retentir dans les rues, l’alerte « jaune » étant surtout moins restrictive : les administrations et les entreprises ne seront plus contraintes de suspendre leurs activités. Les alertes seront plus finement ciblées géographiquement, pour ne pas mettre à l’arrêt toute la ville si un drone est signalé dans un seul quartier voire une banlieue.
Toujours pour lutter contre l’engorgement de la ville, les métros pourront traverser le fleuve pendant les alertes jaunes. De nouvelles lignes de bus sont en parallèle ouvertes afin de faciliter le passage d’une rive à l’autre. Enfin, les camions ont le droit de circuler pendant le couvre-feu, de minuit à 5 heures, pour fluidifier la logistique et éviter que de trop grandes quantités de marchandises soient stockées au même endroit, la Russie attaquant les entrepôts.
De son côté, le Parlement redéfinit ses règles de fonctionnement pour continuer à discuter les textes de loi, à un moment où l’Ukraine a accumulé du retard dans l’adoption des réformes nécessaires à son intégration dans l’Union européenne. Plutôt que de suspendre les sessions pendant les alertes, les députés vont désormais en sous-sol et votent grâce à leur téléphone.
Volodymyr Zelensky demande le déploiement d’abris mobiles,comme il en existe dans les villes sur le front, à l’instar de Kherson : des sortes de mobile-homes en béton, où la population peut se réfugier en cas de menace imminente.
Le manque d’abris à Kyiv fait l’objet de polémiques régulières, et de tensions entre l’exécutif local et la présidence. D’après les évaluations de la mairie, les lieux considérés comme sûrs peuvent accueillir au maximum environ 60 %de la population, avec de fortes disparités territoriales :le chiffre tombe par exemple à 39 % dans l’arrondissement de Desna, pourtant très souvent ciblé.
Écoles préservées
Les lourdes silhouettes des abris mobiles, ajoutées à un nombre croissant de fenêtres soufflées qui sont obstruées par des planches de contreplaqué, donneront à Kyiv des airs de ville du front. Une apparence seulement, car sur un point essentiel, l’exécutif a voulu préserver un quotidien normal : les écoles restent ouvertes dans la capitale (près du front, elles fonctionnent en distanciel ou sous terre).
Chaque établissement s’organise en fonction de la configuration de ses locaux, l’essentiel étant que les enfants soient dans des abris pendant les alertes. À l’école numéro 100 de Podil, un quartier du centre de Kyiv, l’administration a décidé lundi, la veille de la rentrée, de basculer sur un régime hybride.
« Notre sous-sol peut accueillir deux cents élèves. Les quatre premières années sont en présentiel, et de la cinquième à la onzième classe sur Teams, en ligne », décrit Viktoria Telehina, la directrice. Les cours en visio doivent cependant s’interrompre en cas d’alerte, pour permettre aux élèves de se mettre à l’abri là où ils sont.
À midi, l’école sert les repas dans des boîtes de polystyrène blanc sur les bureaux des élèves, dans le sous-sol. « À la pause déjeuner, ils peuvent sortir dans la cour une quinzaine de minutes s’il n’y a pas d’alerte », ajoute Viktoria Telehina.
Mère de Sasha, scolarisée en 2e classe (l’équivalent du CE1), Iryna montre des photos de sa fille dans l’abri aménagé.« Elle est très contente, et moi je suis rassurée qu’elle soit ici. Je la laisse après la classe, jusqu’à 16 h 30 », témoigne cette manageuse dans une usine de plastique. L’école numéro 100 présente un autre avantage, relève Mykhailo, père d’une écolière de 6 ans : « Elle est entourée de trois églises. Nous croyons en Dieu », confie-t-il le plus sérieusement du monde.
Cette dégradation brutale du quotidien n’est pas inédite. « Ce n’est pas forcément la période la plus difficile depuis 2022. En mai 2023, on a survécu aux missiles qui tombaient presque tous les jours sur Kyiv », rappelle Tetyana Ogarkova, enseignante à l’université Mohyla de Kyiv et co-autrice avec Volodymyr Yermolenko de La Vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui (Gallimard, 2026). « Mais c’est une nouvelle étape, et il n’y a pas de raison de penser qu’elle ne va durer que quelques jours, ajoute-t-elle, redoutant comme beaucoup l’hiver qui arrive. Le pire est encore à venir. »
En attendant, Kyiv ne succombe pas à la panique. Jeudi matin, une alerte en cours ne décourage pas les promeneurs qui flânent le long du Dnipro, à Obolon. Sur une draisienne, un petit garçon roule jusqu’à un tas de peluches et de bouquets de fleurs posés parterre. Sa mère s’approche de lui : « Ici une petite fille a été tuée. » « Pourquoi ? »,demande le gamin. « Elle se promenait et elle est morte », évacue la mère. Un écureuil roux traverse l’allée derrière eux. Encouragé par sa mère, le gamin se retourne et s’élance à la poursuite du rongeur.


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