Analyses

Après quatre ans d’agression russe, la tentation de laisser tomber l’Ukraine persiste à gauche

Des voix de gauche continuent d'invoquer le risque d'escalade pour limiter voire stopper le soutien à Kyiv

En Saxe-Anhalt, le BSW a cosigné une résolution avec l’AfD qui réclame la fin de toute assistance militaire et financière à l’Ukraine
Oct 13, 2026

Médiapart, le 11 octobre 2026

L’acharnement de Vladimir Poutine contre la nation ukrainienne, depuis plus de quatre longues années, ne suffit pas à lever les réserves, réticences et même parfois le refus d’une certaine gauche que les États européens continuent de soutenir le pays agressé.

Non content d’avoir meurtri des centaines de milliers de corps sur la ligne de front, l’autocrate du Kremlin encourage son armée à détruire les possibilités pour les civil·es de « l’arrière » de circuler, s’éclairer, se chauffer, s’instruire, ou tout simplement dormir. En face, la société civile ukrainienne continue, même éprouvée par la guerre, de défendre ses droits et ses intérêts, dans le droit fil de ses soulèvements répétés contre des pouvoirs à la pente oligarchique– précisément ce qui terrifie un homme comme Poutine. 

Depuis le camp progressiste, on entend pourtant encore des voix expliquer qu’il faudrait tout de même comprendre ses raisons, trouver un moyen de satisfaire ses intérêts, et surtout faire attention de ne pas sembler le provoquer, sous peine de s’exposer à sa vengeance. 

Depuis la rentrée, au fur et à mesure que les nuits et désormais les jours devenaient de plus en plus cauchemardesques à Kyiv et dans d’autres villes du pays, en raison de la difficulté croissante à intercepter les drones et les missiles russes, des déclarations se sont multipliées, en France, en Italie ou en Allemagne, qui utilisent l’aspiration naturelle à la paix, ou surfent sur l’inquiétude liée à la flambée des prix de l’énergie, pour soutenir une forme de retenue dans l’aide militaire et financière fournie, et renouveler les incantations à la diplomatie. 

De l’autre côté du Rhin, la supposée« gauche conservatrice » de Sahra Wagenknecht, l’Alliance pour la justice sociale et la raison économique (BSW), fournit un cas limite à double titre. Premièrement, parce qu’après le vote de ses élu·es en faveur d’un président d’extrême-droite pour le nouveau parlement du land de Saxe-Anhalt, on peut se demander où situer ce parti sur l’axe gauche-droite. Deuxièmement, parce que les positions du BSW, qui peuvent être qualifiées de prorusses sans difficulté, sont particulièrement outrancières.

« Guerre géopolitique »

Dans cette même région d’Allemagne de l’Est, le BSW a en effet cosigné, mercredi 7 octobre, une résolution avec l’AfD qui appelle non seulement à un cessez-le-feu immédiat et à des négociations (ce qui a précisément été rendu impossible par l’intransigeance de Moscou, y compris récemment), mais surtout à la fin de toute assistance militaire et financière à l’Ukraine. La reprise de relations économiques ordinaires avec la Russie est souhaitée, en abandonnant toutes les sanctions à son égard.

Si la cosignature avec un parti d’extrême droite est particulièrement choquante, le fond de cette orientation est défendu par Sahra Wagenknecht depuis longtemps, par souci de préserver l’accès du tissu économique allemand à une énergie bon marché. Elle s’en était longuement expliquée dans la revue New Left Review au printemps 2024. En précisant que son objectif était « la mise en place d’un nouvel ordre de sécurité européen, qui devrait inclure la Russie à plus long terme ».

Dès 2022, son époux, Oskar Lafontaine, ancienne figure sociale-démocrate et cofondateur de Die Linke, puis du mouvement Aufstehen qui préfigurait le BSW, critiquait lui aussi les livraisons d’armes à l’Ukraine. Le 5 septembre 2026, dans l’hebdomadaire suisse Die Weltwoche, il a réitéré ce point de vue et carrément affirmé que « la guerre en Ukraine [était] une guerre géopolitique menée par l’industrie américaine de l’armement pour affaiblir la Russie », et que « Trump [avait] réussi à convaincre les Européens, en premier lieu les Allemands, de financer [cette] guerre ».

Peu importe, visiblement, que le président états-unien ait justement tenté d’obtenir une paix aux dépens de l’Ukraine, en lançant un « plan » à l’hiver 2025, dont les dispositions se montraient d’une complaisance inouïe envers Moscou, sans que même cela suffise. Peu importe non plus que quand ses intérêts électoraux sont en jeu, Donald Trump n’hésite pas à pactiser avec Vladimir Poutine pour tenter de faire baisser les prix de l’énergie.

Peu importe, enfin, que cette guerre n’aurait jamais eu lieu si Moscou, et Moscou seule, n’avait pas choisi de la déclencher – une décision qui a étonné même celles et ceux qui relayaient le narratif du Kremlin sur ses inquiétudes sécuritaires vis-à-vis de l’Otan.

Double standard inversé

Sans qu’il y ait de lien entre ces deux personnalités, l’idée d’une guerre se poursuivant aux dépens des États européens a été exprimée par une autre défenseuse de l’arrêt des livraisons d’armes : l’Italienne Francesca Albanese. 

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, elle est soumise à des sanctions états-uniennes depuis l’été 2025 pour le seul fait d’avoir produit des rapports accablants pour Israël, et a été injustement attaquée par la France cet hiver alors que Paris n’avait toujours pas pris de sanction significative contre l’État hébreu.

En plus de déclarations hasardeuses récentes liées à son champ de compétences – elle a prétendu, avant de s’excuser, que l’antisémitisme nazi ne visait pas seulement les juifs à partir d’un contresens sur l’usage du terme« musulmans » dans les camps de concentration –, Francesca Albanese a prouvé que le « double standard » occidental aux dépens du peuple palestinien, si dommageable, pouvait être renversé en un double standard campiste aux dépens du peuple ukrainien.

Interrogée à ce sujet lors d’un échange à l’Open Festival de Parme, le 19 septembre, elle a en effet affirmé que si le front restait « ouvert », c’était certainement à cause d’un désir états-unien, à l’intérieur de l’Otan, d’affaiblir l’Europe. Invoquant la « tradition juridique [de l’Italie] qui répudie la guerre », elle a soutenu que la fin des envois d’armes en Ukraine était le meilleur chemin à suivre.

Comment cette nation serait-elle alors censée résister à un agresseur qui occupe déjà une partie de son territoire et y pratique la torture et les transferts illégaux d’enfants vers la Russie ? Francesca Albanese a admis « ne pas avoir la solution », faute d’être « une experte ». Mais elle estime avoir assez de compétences pour affirmer que, de toute manière, la Russie ne se retirera pas d’Ukraine, même si celle-ci reçoit de l’extérieur des moyens de se défendre. L’expression française « foutu pour foutu… » n’est pas utilisée, mais c’est tout comme.

En France, un soutien sous conditions

La réponse avancée, lorsque d’autres personnes font valoir que l’absence de résistance de l’Ukraine mènera à son annihilation, consiste à dire que la voie diplomatique n’a pas été assez explorée.

Peu importe, là encore, que moult tentatives aient déjà été faites, que les dirigeants russes aient multiplié les déclarations selon lesquelles ils comptaient bien aller jusqu’au bout de leurs objectifs, et qu’ils aient assumé explicitement que ces objectifs ne visent pas tant le recul de l’Otan que la sujétion politique durable de l’Ukraine. Une partie de la gauche reste persuadée qu’il est urgent de « parler avec Poutine » plutôt que d’infliger des coûts croissants à son entreprise de destruction d’une nation et, au bout du compte, de l’architecture de sécurité européenne.

Le secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, a offert un exemple typique de cette attitude, en faisant mine de « s’interroger » au micro de France Inter, le 21 septembre. Insistant sur les souffrances « des deux côtés » de la frontière russo-ukrainienne, il a regretté le choix de l’UE et de la France de ne pas chercher à dialoguer avec le président russe – ce qui est d’ailleurs inexact, les velléités de Paris en la matière suscitant même des agacements chez ses alliés.

Le candidat communiste à la présidentielle a aussi déploré la fourniture à Kyiv d’« armes offensives ». Si la distinction entre armes défensives et offensives est en réalité assez oiseuse, c’est surtout le fait de pouvoir toucher le territoire russe qui pose le plus problème à Fabien Roussel. À cet égard, La France insoumise (LFI) épouse son point de vue.

Sans répudier l’aide militaire à l’Ukraine, la formation de Jean-Luc Mélenchon est en effet hostile à la fourniture d’armes permettant de toucher en profondeur le sol russe. Or, à défaut de pouvoir défendre son ciel de manière satisfaisante, Kyiv tente de frapper les sites et la logistique qui permettent les attaques contre sa population civile et conduisent à la destruction et l’évacuation de villes entières. C’est pourquoi Moscou a récemment été touchée par des attaques ukrainiennes, dans des proportions qui n’ont cependant à voir avec ce que subit la population de Kyiv.

Selon le candidat insoumis, qui s’est exprimé à ce sujet le 23 septembre en conférence de presse, il faudrait s’interroger sur le lien entre ces tirs en profondeur et l’accroissement des opérations de déstabilisation russes en Europe. « Tout de même, a-t-il déclaré, qui peut imaginer qu’un pays laisse sa propre capitale être attaquée et n’apporte aucune réponse à une situation pareille ? Ça n’existe pas. Même si la Russie est l’envahisseur de l’Ukraine. »

Ses propos ont fait réagir à gauche, à l’instar de l’écologiste Marine Tondelier appelant à« arrêt[er] de trouver des excuses à l’agresseur ». Ils sont en outre contestables sur le fond, dans la mesure où la stratégie russe découle avant tout d’une planification au long cours et de l’acquisition de capacités techniques et industrielles nouvelles, qui auraient été employées plus tôt si elles avaient été disponibles. Des précédents sordides, en Syrie ou en Tchétchénie, sont là pour témoigner que l’armée russe peut pilonner sans pitié des villes habitées en l’absence totale de menaces sur sa capitale…

À partir de ce diagnostic, Jean-Luc Mélenchon en appelle lui aussi à la voie diplomatique, avec pour objectif avoué de mieux réintégrer à terme la Russie dans « le concert européen » et de rouvrir les gazoducs Nord Stream, comme il l’a formulé en janvier 2026.

Poursuivant sa réflexion auprès de Politico,le 24 septembre, il a affirmé que ni les Ukrainiens ni les Russes ne pouvaient « perdre la face » dans ce conflit. Sans préciser ce qui pourrait satisfaire Moscou, là où Kyiv ne demande que le respect de l’intégrité territoriale qui lui avait été garantie par des traités internationaux (un principe auquel l’attachement affiché du leader insoumis est variable, puisqu’il estimait en 2015 que l’annexion de la Crimée par la Russie était une « bonne nouvelle »).

Les guerres faites à la Palestine et à l’Ukraine ont bien sûr des différences. Mais elles ont en commun d’être le fait d’États agresseurs, dont les dirigeants usent de crimes internationaux pour parvenir à leurs fins, éloignées de toute préoccupation sécuritaire rationnelle. Des crimes qui appellent des actions concrètes pour infliger à ces États un coût réputationnel, économique et logistique, susceptible de les entraver dans une escalade qu’ils ont choisie et à l’initiative de laquelle ils sont.

On souhaiterait que des gauches cohérentes, ou toute personne attachée à un ordre international pacifié par le droit, appliquent ces principes – l’inverse revenant à accepter, d’une façon ou d’une autre, la loi du plus fort.

Étant entendu que la diplomatie, dans le cas de l’Ukraine, ne s’oppose pas au soutien militaire : entrer dans des négociations en position de faiblesse, ou en étant acculé, conduirait Kyiv à transiger davantage sur ses intérêts, si légitimes soient-ils. Et, incidemment, à exposer les autres pays d’Europe dont Poutine souhaite la vassalisation, ou du moins la complaisance en échange d’une énergie fossile à bon marché. 

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