Culture

Pour le reprise du cycle du cinéma ukrainien à Bruxelles: "Premières classes" de Kateryna Gornostai - le quotidien des écoles transformé par la guerre

Partout, même chancelante, la vie continue.

Image extraite du documentaire « Premières classes », de Kateryna Gornostai. DULAC DISTRIBUTION
Feb 6, 2026
Le mercredi 25 février, le comité belge du RESU entame un nouveau cycle de projections de films ukrainiens à l'Université Libre de Bruxelles. Dans continuité des cycles précédents organisés en 2024 et 2025, nous privilégions un cinéma indépendant qui, tant par le documentaire que par la fiction, permet de découvrir la société ukrainienne, dans ses multiples aspects, ses luttes et ses espoirs. C'est un cinéma du quotidien qui permet de mieux comprendre que ce quatre ans de guerre totale signifie pour les classes populaires, pour la vie quotidienne, pour le travail.
Le nouveau cycle s'ouvrira avec un documentaire de Kateryna Gornostai dont nous avions projeté "Jeunesse en sursis", un film sur des ados à Kyiv. "Premières classes" est le fruit d'un travail d'immersion de la réalisatrice dans de nombreuses écoles entre avril 2023 et juin 2024.
Nous reproduisons ici la critique de ce film publié par Boris Basile dans "Le Monde" du 10 septembre 2025.

« Premières classes » : une année scolaire en Ukraine,ébranlée par l’offensive russe

La réalisatrice Kateryna Gornostai s’est immergée dans plusieurs écoles de son pays entre avril 2023 et juin 2024, filmant un quotidien bousculé par la guerre 

Par Boris Bastide

Si la guerre est un poison lent qui contamine petit àpetit toute la société, même loin du front, il n’est pas toujours facile d’en mesurer clairement les effets. Et encore moins d’en saisir la réalité par les moyens du cinéma. C’est pourtant l’ambition que s’est donnée la réalisatrice ukrainienne Kateryna Gornostai, avec son documentaire Premières classes. Lancé par une organisation non gouvernementale spécialisée dans les questions d’éducation pour mettre en valeur la profession enseignante, le projet a pris, sous son impulsion, une tout autre dimension.

Au départ, seuls quelques mois de tournage étaient prévus, mais la cinéaste s’est finalement immergée dans de nombreuses écoles ukrainiennes entre avril 2023 et juin 2024, balayant plusieurs régions du pays. Et toutes les grandes étapes attendues d’une année scolaire, qui rythment en partie le film.

Surtout, Kateryna Gornostai s’est réapproprié un sujet qu’elle connaît bien : la jeunesse. Elle fait donc le choix dans les classes qu’elle filme, depuis la maternelle jusqu’au lycée, d’accorder son attention aux enfants autant qu’à leurs enseignants. Son premier long-métrage, Jeunesse en sursis (2022), s’intéressait déjà aux états d’âme de trois adolescentes bientôt adultes, en mêlant les approches documentaire et fictionnelle.

Familles disloquées

Ici, Kateryna Gornostai se positionne avant tout en observatrice à la manière d’un Frederick Wiseman(réalisateur américain à qui l’on doit des documentaires sur de grandes institutions, telles que l’hôpital ou le lycée aux Etats-Unis, l’Opéra de Paris ou le Louvre, en France), n’intervenant que très peu dans ce qu’elle nous donne à voir. Si la cinéaste a visité certaines écoles à plusieurs reprises, elle ne s’appuie pas sur des personnages qui serviraient de fil rouge, mais embrasse une très large réalité qui vaut d’abord pour la grande diversité de situations qu’elle met en scène, en fonction des critères géographiques et d’âge.

 

Dans certaines zones, notamment les plus proches du front, l’offensive russe menée depuis février 2022 a totalement ébranlé le système éducatif. Par mesure de sécurité, les cours se font à distance, via Zoom. Avec toutes les complications que cela peut engendrer. Certains établissements ont été détruits. Kateryna Gornostai traverse quelques zones laissées quasiment à l’état de ruine. Dans une séquence de Premières classes, des parents en colère prennent violemment à partie le maire de leur ville parce que les travaux de reconstruction n’avancent pas. Tous les jours, ils constatent le peu d’ouvriers mobilisés sur le chantier. Et pendant ce temps, leurs enfants ne peuvent pas avoir cours normalement. Pour certains, pas du tout. Une situation qui s’éternise depuis de nombreux mois, malgré les promesses faites.

La guerre a aussi disloqué les familles, en envoyant de nombreux hommes au front et en faisant son lot de victimes, offrant à Kateryna Gornostai quelques-unes des scènes les plus fortes du film. Dans une maternelle, les photos des pères partis combattre sont affichées dans la salle de classe. A un moment, une petite fille éclate en sanglots en regardant la photo de son père, qui lui manque.

L’autre effet le plus visible de la guerre est la répétition, dans de nombreux établissements, des alertes liées aux bombardements. Plus ou moins régulièrement, une sirène retentit, interrompant les cours et forçant les élèves à descendre se réfugier dans des abris. Le grand calme avec lequel tout cela s’opère témoigne de l’habitude ancrée et de la résignation, même chez des enfants très jeunes.

Discours de résistance

La matière même des enseignements, de l’apprentissage du maniement des armes pour les plus grands aux consignes de sécurité àintégrer chez les plus petits − ne pas ramasser un ballon ou un jouet qui setrouverait au sol parce qu’il pourrait être miné −, est affectée.

Kateryna Gornostai filme une population résiliente, en lutte pour sa survie, où l’école est aussi le lieu de la construction d’une nation. Les chants patriotiques, les drapeaux omniprésents, les discours de résistance face à un ennemi vilipendé font également partie du quotidien desélèves. Ils façonnent une identité, une appartenance, une unité.

Et puis, accompagnées d’une bande-son qui laisse une large place à des chœurs, pour dire, là encore, la communion, il y a toutes ces scènes de vie banales propres à toutes les jeunesses, telles ces adolescentes qui se préparent pour les cérémonies de fin d’année, en faisant avec allégresse quelques selfies dans des tenues de gala. Une normalité pleine d’insouciance qui prendrait presque des airs tout aussi étranges après ces deux heures passées dans un pays en guerre. Partout, même chancelante, la vie continue.

Documentaire ukrainien, luxembourgeois, néerlandais et français, de Kateryna Gornostai (2 h 05).

Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI

Souscrire à la newsletter du comité

Newsletter