Culture

Les images d’Oleksandr Glyadyelov défient les bombes

« J’ai connu beaucoup de guerres, mais celle-ci me semble la plus cruelle depuis 1940-1945 », déclare Oleksandr Glyadyelov

Après la frappe russe contre l’hôpital pour enfants « Okhmatdyt », à Kiev, en juillet 2024. OLEKSANDR GLYADYELOV
Jan 30, 2026

article d'Ariane Chemin, Le Monde, août 2025

Une exposition de photos d'Oleksandr Glyadyelov se tient à Bruxelles jusqu'au 23 mars 2026. Cette exposition a été organisée d'abord à Kyiv. Nous reproduisons un article d'Ariane Chemin consacré à celle-ci.

Tout est encombré dans son vieil appartement de Kiev – un immeuble construit sous les tsars, réparé en 1945 du temps de l’Union soviétique. Dès l’entrée, des parkas, deux brassards « presse », un gilet pare-balles, le fatras d’un homme on the road. Atteindre la cuisine demande de naviguer entre les bacs où le propriétaire des lieux développe lui-même ses pellicules 35 mm et tire ses images. Des bidons et éprouvettes pour doser les chimies bordent sa douche. « Le seul endroit où je me sépare de mon Leica », admet Oleksandr Glyadyelov, 69 ans, l’un des grands photographes ukrainiens contemporains.

« Sacha » passe sa vie avec son appareil, le plus souvent loin de son appartement labo. Même s’il a beaucoup voyagé (Géorgie, Azerbaïdjan, Moldavie,Arménie…), son M6 n’a presque rien raté de la vie de son pays depuis trente-cinq ans. Tchernobyl, il y était. Le drapeau national hissé en juillet 1990 devant la mairie de Kiev, il l’a photographié. Sa série sur les enfants des rues a été sa façon de raconter le chaos de la décennie qui a suivi. De cette époque, les années 1990, datent ses cheveux longs, ses bracelets indiens, sa moustache devenue blanche.

Lui aussi a connu la faim, ces années-là. Avec son Leica, il a saisi en 2004 des bouches chantant en chœur l’hymne ukrainien lors de la« révolution orange », fixé une chaîne d’hommes et de femmes se passant des pavés, place de l’Indépendance, en février 2014. Au Donbass, on aperçoit son pied immobilisé dans le champ de son objectif : pendant la bataille d’Ilovaïsk, il a été lui-même blessé.

« L’œil parfait du documentariste »

De l’invasion russe de 2022 – « la guerre où j’ai passé le plus de temps » –, il a rapporté des clichés de squelettes d’arbres et de chars, de femmes tuées sur le seuil de leur maison, de tranchées creusées à la va-vite pour y jeter des corps, ou encore du dos d’un soldat lourd de son paquetage et de mille douleurs, s’en allant retrouver le front,lors de la contre-offensive de juin 2023.

Du 5 septembre au 5 octobre 2025, la Maison ukrainienne deKiev (ancienne annexe du Musée Lénine) accueille ce dernier cliché magnifique au sein de la rétrospective de son travail : un album de 323 p0,hotos en noir et blanc (certaines en format de 7 mètres sur 3), l’histoire entière de l’Ukraine indépendante sur trois étages et plus de2 000 mètres carrés. Il a fallu trouver des prestataires qui ne soient pas sur le front, des financements dans un pays en guerre, anticiper les coupures d’électricité de l’hiver et, si possible, les bombardements… Un vrai défi pour les commissaires d’exposition Tetyana Lysoun et Oleg Sosnov.

« Cette initiative a pris tout son sens avec l’invasion de 2022. Il nous est apparu que nous-mêmes n’avions pas forcément conscience que cet esprit de résistance et cette fameuse “résilience” ukrainienne qui fascinent le monde étaient enréalité le fruit d’un continuum historique. Sacha a eu l’intuition que dans sa chute l’Union soviétique allait entraîner tout un monde avec elle, explique Oleg Sosnov. Il a photographié avec l’œil parfait du documentariste chaque moment d’histoire. Ne restait plus qu’à enfiler ses photos comme les perles d’un collier. »

Chez Glyadyelov, les Ukrainiens sont presque toujours dehors, comme lui. « Il ne nous capture pas dans l’instant de la pose, mais dans celui de l’action », a écrit le philosophe Volodymyr Yermolenko dans l’un des textes d’universitaires, de militaires, d’écrivains ou de journalistes ukrainiens qui accompagnent l’exposition.

Dans les manifestations ou à la guerre, il prend tout son temps, glisse, feinte – peut-être par ses réflexes d’escrimeur, sport qu’il pratique avec son meilleur ami lituanien, en témoigne l’épée posée au milieu de son foutoir. « Je ne sais pas si je suis photographe de guerre, dit doucement Oleksandr Glyadyelov. Disons que je suis un photographe qui aime “saisir l’humain dans des circonstances inhumaines” et que, depuis 2022, j’ai une accréditation pour la guerre»

Boutcha, Irpine, Hostomel, Borodianka, Kharkiv, Kramatorsk, ces villes martyres de l’assaut et des massacres russes, il y était. « J’ai connu beaucoup de guerres, mais celle-ci me semble la plus cruelle depuis1940-1945, poursuit le photographe. A Boutcha, j’ai photographié des cadavres au fond de sacs grands ouverts, tout comme les photographes américains et soviétiques ont choisi de montrer l’horreur au monde lorsqu’ils sont entrés dans les baraques d’Auschwitz. La photo documentaire est le dernier retranchement de la vérité quand les mots ont perdu leur sens. Ce qui compte dans ces moments, c’est l’éthique intime et personnelle. »

Il raconte volontiers les images qu’on ne verra pas dans l’exposition, Bakhmout et Avdïivka, où il n’était pas, d’autres clichés qu’il a choisi de nepas prendre. Celle du retour de réfugiés de Marioupol sur le parking d’un centre commercial de Zaporijia, en mai 2022, par exemple. « Ily avait là des médias et des photographes du monde entier, des tablettes, des portables. Les bus n’étaient pas encore arrivés que tout ce monde se bagarrait déjà. Une femme a voulu descendre avant les autres pour aller aux toilettes. Un voyou l’a filmée. Elle s’est mise à pleurer. J’ai baissé mon appareil et je me suis sauvé. »

Comme pour tant de photographes, il y a aussi celles qu’il regrette ne pas avoir prises. En avril 2025, un immeuble de l’ouest de Kiev est frappé par un missile balistique. Un jeune garçon est porté disparu. Le cercle de sa classe attend devant les décombres. Quand on retrouve sa dépouille, les écoliers fondent en larmes et supplient Glyadyelov de ne pas appuyer sur le déclencheur.« J’aurais dû faire cette photo, dit-il.Elle aurait incarné la souffrance du peuple ukrainien face aux bombardements qui touchent ses villes. Mais je me sentais aussi faire partie de ce groupe d’enfants qui attendaient, et j’espérais avec eux. »

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