Actualités

Portrait d’une collabo

Anastasiia Yasagashvili a collaboré avec les forces russes après l’occupation de son village, avant de devenir agent double

Anastasiia Yasagashvili, la collabo ukrainienne qui a vendu sa famille aux Russes
Sep 25, 2026

Le Monde

Il est 9 heures, ce jour de juillet 2026, dans cette prison ukrainienne noyée par les champs de tournesols. « Minute de silence », annonce le gardien. Le battement de la pendule résonne dans le hall et une vingtaine de détenues, en robe et foulard bleu, se tiennent debout devant la porte de leurs cellules, comme partout dans tout le reste de l’Ukraine, en hommage aux victimes de l’agression russe. Parmi elles, au bout du couloir, un petit brin de femme aux cheveux courts et pommettes rondes se remarque. Anastasiia Yasagashvili, rouge à lèvres scintillant et longues boucles d’oreilles en forme d’étoile, marmonne tout bas une prière pour mieux étouffer le tic-tac funèbre et l’hymne ukrainien qui lui succède. « Une habitude de prisonnière », explique cette jeune femme de 23 ans. Rencontrant Le Monde lors d’un entretien de six heures dans un bureau de la prison, sans la présence d’une surveillante dans la pièce, elle raconte son histoire de collabo ukrainienne, assise face à une fenêtre donnant sur des potagers plantés par les détenues.

En novembre 2024, Nastia, comme tout le monde l’appelle, a été jugée pour avoir dénoncé son père, son mari, ses beaux-parents et sa belle-sœur à l’occupant russe qui avait investi son village de Chevtchenkivske – un bourg d’à peine dix rues et 800 âmes dans le sud-est de l’Ukraine – mais également pour avoir travaillé pour le FSB (service fédéral de sécurité russe), successeur du KGB. Au tribunal de Zaporijia, le mot « derjzrada »(« haute trahison ») a été prononcé bien haut et fort, et le verdict, clairement : quinze ans de détention…

Tout a commencé à la fin février 2022, lorsque les troupes russes venues de Crimée s’emparent d’une grande partie de sa région de Zaporijia. Les canonnades effroyables venues du port de Marioupol, à seulement 70 kilomètres de Chevtchenkivske, font flamber l’angoisse. La panique s’empare du village. Les uns raflent du pain dans les épiceries et des calmants dans les pharmacies, les autres descellent les plaques des rues pour désorienter l’occupant. Très vite, comme beaucoup d’habitants de sa région, Nastia s’interroge : faut-il attendre que les Russes s’installent ? Ou bien dégoter assez d’essence pour fuir en Pologne ? Après avoir grillé un paquet entier de cigarettes, elle décide de rester.

Le 2 mars 2022, l’électricité s’éteint. Les vétérans de l’armée ukrainienne et leur famille, cibles prioritaires de l’armée russe, ont quitté le village. Premier impératif pour Nastia : faire disparaître les treillis de ses beaux-parents, soldats de l’armée ukrainienne en service à Kramatorsk, dans le Donbass. Nastia, son mari et sa belle-sœur sortent les uniformes du placard où ils sont rangés, filent dans le potager et, armés d’une pelle, les enterrent sous trois jeunes arbres. Un secret qu’ils gardent pour eux.

Le 3 mars, plus de réseaux ni de connexion pour les téléphones. Un effroyable vrombissement remplit le village. Tanks,camions, lance-roquettes, véhicules blindés russes traversent Chevtchenkivske pendant quatre interminables heures. La colonne creuse des traces profondes dans les champs et dans les esprits effrayés des villageois. La chape de l’occupation russe s’abat.

« Un jour, je serai une star ! »

Que s’est-il donc passé dans la tête de cette jeune femme pour que, en ce mois de mars 2022, elle décide tout à coup de collaborer avec l’ennemi ? Sans doute faut-il d’abord plonger dans son enfance. « Vous verrez, un jour, je serai une star ! », disait Nastia, petite, à ses amis d’école. Elle aime chanter, danser, se repaît de toutes les rumeurs du village. Surtout, elle dévore des livres et adore s’évader dans l’univers d’Agatha Christie, de La Reine Margot de Dumas et se perdre dans les dédales des enquêtes du commissaire Maigret. « Adolescente, j’ai lu tous les tomes d’Angélique, marquise des anges »,se rappelle Nastia. « J’adore l’aventure. C’est d’ailleurs pour ça que je me retrouve ici, en prison », explique-t-elle avec lucidité.

Visiblement, Nastia aime tellement la fiction qu’elle arrange même sa propre histoire. « J’ai grandi dans notre maison de 175 mètres carrés avec une grande bibliothèque », déclare-t-elle. L’enquête menée par Le Monde auprès de ses voisins démontre que Nastia vivait plutôt dans une vieille maison basse de plafond aux fenêtres étroites et empruntait des livres à la bibliothèque du village. Ses parents, Levan et Iryna, turbinent pour faire vivre leurs trois enfants et elle se retrouve souvent à garder sa grand-mère. Les voisins racontent une petite fille solitaire. Elle-même se dit méfiante : « Je n’ai pas d’amis, je ne fais confiance à personne. »

« Mon père m’a élevée comme si j’étais un garçon : d’abord tu frappes, ensuite tu parles », poursuit-elle. Lorsque Nastia a 13 ans, les violences paternelles à l’encontre de la mère brisent la famille. C’est le divorce et Iryna part s’installer à Zaporijia. Même si elle aussi recevait des coups, Nastia choisit de rester avec son père. « Ça me convenait plus », assure-t-elle. Le lien entre mère et fille se distend, avant de se rompre en 2022. « A cause d’opinions politiques divergentes », élude Nastia sans s’étendre. Elle-même a rencontré un étudiant de Marioupol, de dix ans son aîné, et s’est installée avec lui au village.

Nastia a laissé tomber les études et enchaîne des petits boulots. L’un de ses anciens jobs lui fait encore briller les yeux : un jour sur trois, elle était croupière dans un casino à Polohy, un village voisin. En blouse verte, veste et pantalon rouges, dans des sous-sols enfumés, elle distribuait les cartes : « Je lançais le jeu. C’était tellement cool. » Roulette ou black jack, c’est sur elle que se braquaient les regards des joueurs autour de la table. « Au petit matin, je sortais du casino avec des pourboires plein les poches. Et pour ça, j’étais prête à tout », se rappelle-t-elle. Y compris à reprendre le travail quelques jours seulement après la naissance de sa fille Youliia, en juin 2021, alors qu’elle a à peine 18 ans.

« Je vivais dans mon petit monde, à des années-lumière de la politique. » La détenue ne vote pas : « Tout le monde sait à l’avance qui sera le président. Dans la vie, seuls comptent les contacts et le réseau. » Mais quand, en 2014, Moscou décide de s’emparer du Donbass, son village – à la lisière de cette région du sud de l’Ukraine– se retrouve au cœur de l’histoire et de la politique. La ligne de front est à une heure du village. Difficile d’oublier ce cours d’anglais où, tout à coup, la classe entière s’est ruée à la fenêtre : « Regardez, les tanks ! » Une colonne de blindés ukrainiens avançait devant l’école.

Biberonnée à la propagande russe

En 2015, Chevtchenkivske perd ses premiers hommes sur le front. Comme partout en Ukraine, le buste de Lénine, ce symbole de l’emprise soviétique, est détrôné de la rue principale. Mais la présence russe ici – la frontière officielle passe à seulement 100 kilomètres – reste presque tangible, et Nastia est biberonnée aux séries télé et à la musique russes. Elle ne connaît pas autre chose.

C’est le terrain parfait pour façonner l’esprit de la jeune femme à l’idéologie guerrière rousski mir (« le monde russe »). « Vous connaissez cette histoire ?, interroge-t-elle avec un clin d’œil. Père et fils jouent aux devinettes en faisant tourner une mappemonde. Le fils pose son doigt sur divers lieux de la planète : “C’est quel pays, ça, papa ? ” A chaque fois, le père répond :“C’est la Russie, mon fils”. Et il ajoute : “Tu vois, la Russie n’a pas de frontières”. »Nastia adhère à toutes les ambitions impérialistes du régime de Vladimir Poutine, à commencer par la guerre en Géorgie, en 2008.

En mars 2022, l’occupation bouscule le quotidien de la jeune mère, qui vient d’avoir 19 ans. « L’argent s’épuise, la nourriture aussi. » Un jour,Nastia aperçoit un convoi russe au bord d’un champ. « Ils vont défoncer la route avec les chenilles de leur tank. Il vaudrait mieux qu’ils passent par les petits chemins », dit-elle aujourd’hui avoir pensé en guise de justification. Elle va vers les Russes, qui cherchent à aller vers Verchyna, un bourg voisin. « Suivez-moi », propose Nastia. Le début de l’engrenage.

Quelques jours plus tard, à la mi-mars 2022, le FSB russe enrôle Nastia. La jeune femme abandonne sa fille à son mari et s’installe à Kamianka-Bilmak, à 30 kilomètres du village, dans la « Kommandantur »,comme les habitants surnomment les QGrusses dans les territoires nouvellement occupés.

Voici comment démarre cette histoire de kolobok,l’équivalent de « collabo » en ukrainien : une référence au pain d’épices tout rond des contes slaves, qui roule là où ça lui convient pour éviter les soucis. La guerre révèle les âmes. Dans ces villages proches de la Russie, on compte, d’après les habitants, trois quarts de pro-ukrainiens, partis ou restés sous occupation, un petit quart de girouettes et une poignée de pro-russes prêts à tendre la main à l’occupant, comme Nastia. « Je me fiche de quelle couleur est un bout de chiffon hissé sur un immeuble. Ce qui compte pour moi, c’est la stabilité »,explique-t-elle.

« Je commence ma carrière de cartographe », lance-t-elle avec un brin de fierté teinté de cynisme. Elle connaît par cœur la géographie de la région et tous les petits chemins qui relient les villages. Joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle part en « mission »en saut de puce depuis la « Kommandantur ». Dans les souvenirs crispés des villageois, elle est dans la voiture des occupants, en camouflage bariolé russe, une cagoule noire couvrant son visage. Elle guide le chauffeur vers l’adresse demandée, pour une arrestation. Nastia se sent enfin utile et appréciée : « Pour moi, c’était du boulot. C’était pas contre les gens, je montrais juste le chemin. »

Au mois de mai, Marioupol encerclée tombe aux mains des Russes. Plusieurs soldats ukrainiens tentent alors de quitter la cité et se réfugient dans les villages voisins. Ils sont à la merci des habitants, pas toujours accueillants. Nastia détaille l’arrestation de K., à Troujenka, un bourg voisin, alors qu’il est caché dans les champs : « Il voulait fuir. J’étais sortie de la voiture par curiosité, pour voir comment ils allaient l’attraper, avant de le transférer à Donetsk. » Celle qui avait montré aux occupants le chemin vers sa maison hausse les épaules : « Je n’ai jamais eu le temps de penser à ce qu’il est devenu. » Les autorités ukrainiennes, elles, le savent : K. est en captivité depuis 2022.

La réputation d’Anastasiia Yasagashvili dépasse la frontière de son village et lui vaut le surnom de« Hnyla Nastia » (« Nastiala pourriture »). A l’été 2022, sous une casquette de bénévole, elle sillonne la région pour distribuer de l’aide humanitaire. Elle papote avec les villageois, repère les soldats ukrainiens coincés dans les zones occupées et leur propose son « aide » pour rejoindre l’Ukraine libre. Le verdict lors de son procès livre l’issue de ses échanges : « Ces militaires ont été ensuite arrêtés. » Elle avouera plus tard aux enquêteurs ukrainiens avoir aussi utilisé le site de rencontres Tabor, l’équivalent russe de Tinder, pour piéger militaires et pro-ukrainiens de sa région et les dénoncer aux occupants.

Son rapprochement avec l’occupant russe permet à Nastia de s’offrir la belle vie. Elle n’est pas la seule. « Il faut bien le dire, ce sont des beaux gosses, ces soldats de la Kabardino-Balkarie, comme souvent les Caucausiens », avoue une villageoise. Elles sont plusieurs à avoir cédé à leur charme. Avec un sourire espiègle, Nastia raconte sa découverte de Moscou en juin : « C’était sur l’invitation de mon chef, une escapade à deux sur un coup de tête. » Au programme :une promenade dans le parc Gorky, un tour de grande roue, un concert du chanteur pro-Poutine Grigori Leps et, cerise sur le gâteau, des photos sur la place Rouge, devant les dômes colorés du Kremlin.

Dénonciation de son propre père

En ce premier printemps de la grande guerre, Nastia plonge dans l’univers alternatif des médias russes : « J’ai compris que l’Ukraine mentait. La Russie a quand même plus raison dans cette guerre que l’Ukraine. » Elle s’accroche à cette idée, même lorsqu’elle passe par Marioupol, devenue la vitrine des crimes russes. « On ne saura jamais qui l’a bombardée : l’Ukraine ou la Russie », assure Nastia, relayant la propagande du Kremlin. Elle minimise la destruction de la ville martyre, un champ de ruines, estimant que « quelques quartiers seulement » ont été touchés.

A son retour, une nouvelle mission l’attend à Chevtchenkivske. Les habitants ont pillé un camion russe truffé d’armes, tombé en panne aux confins du village. Toujours encagoulée, elle donne aux Russes les adresses de ceux qui auraient caché le butin. Elle connaît par cœur le chemin d’une de ces maisons, rue Chevtchenka : c’est là qu’elle a grandi.

Son père a caché les supports de mortier dans un puits abandonné. Nastia aide les Russes à repérer la cachette. Elle assumera devant le juge la dénonciation de son père. « Je l’ai fait pour son bien. Si ce n’était pas moi, quelqu’un d’autre l’aurait fait »,explique-t-elle, avant d’ajouter :« Mon père est mort en août 2024. » Encore une entorse à la vérité : les villageois contactés par Le Monde assurent que Levan Yasagashvili vit toujours dans sa vieille maison et cumule les petits boulots pour joindre les deux bouts.

Dans le couple de Nastia, rien ne va plus. Depuis qu’elle a quitté la maison pour la Kommandantur, la mère essaye de récupérer la petite Youliia, mais son mari ne veut pas lâcher leur fille. Après des semaines de disputes, le 20 juin 2022, une Toyota Camry noire s’arrête devant la maison. Sans passer par l’habitation, les Russes se dirigent vers le potager. Sous les trois arbres, ils déterrent les uniformes militaires ukrainiens. Le mari de Nastia et sa belle-sœur sont embarqués.

Au procès de Nastia, qui s’est tenu en 2024, toute sa famille témoignera contre elle. Son mari, ses beaux-parents et sa belle-sœur avec son époux seront unanimes : toujours en cagoule, elle est restée dans la voiture, à attendre l’issue des fouilles. Devant le juge, Nastia réfutera l’accusation d’avoir dénoncé sa famille aux Russes. « C’était une embrouille familiale », explique-t-elle au Monde. Les occupants forcent les deux détenus tétanisés à passer des appels vidéo à leurs parents pour les faire venir au village. Les parents flairent le piège et refusent de venir. Sa belle-sœur est relâchée quatre jours plus tard. Son mari reste enfermé deux semaines, jusqu’à ce que Nastia négocie sa libération. Elle n’obtiendra pas la garde de sa fille, qui sera un temps confiée au mari de sabelle-sœur.

Les villageois qui osent lui reprocher sa collaboration sont aussi dans son viseur. Un message, accompagné d’une photo d’un homme, circule dans un groupe Telegram d’habitants de la région. « Anastasiia Yasagashvili a dénoncé aux Russes ce gars à Chevtchenkivske ! Sa femme cherche toute info sur lui ! » Nastia, qui lit elle aussi ce groupe, est bien consciente de la grogne qui monte contre elle. Elle doit s’enfuir, vite. Sa destination ? Zaporijia, grande ville à 150 kilomètres en Ukraine libre. Son mari est contraint de partir avec elle, car il craint sa mobilisation dans l’armée russe, cet horrible sort réservé aux Ukrainiens restés en territoires occupés. Le 20 juillet, dans leur vieille Tavria, avec la petite Ioulia, ils quittent Chevtchenkivske pour de bon.

« Elle nous a infligé tant de malheur ! » Après le départ de Nastia, les villageois crachent leur colère dans des messages sans filtre. « Le SBU [service de sécurité d’Ukraine] est au courant de tout ! », assure un des messages. Nastia sait cela : il va falloir jouer fin pour faire durer sa danse entre deux feux. « Dès mon arrivée à Zaporijia, je savais que j’allais finir en prison. Je me suis mise à acheter des vêtements et des chaussettes chaudes. Vous voyez, les séries russes m’ont appris des choses », lance-t-elle avec un sourire.

Depuis Zaporijia, Nastia appelle le SBU. Elle demande un rendez-vous et présente sa version de l’histoire. Le FSB l’aurait enrôlée sous pression sous le pseudo « 007 », mais la voilà échappée et prête à travailler pour l’Ukraine. L’acte d’accusation a une autre version : « Madame Yasagashvili a quitté les territoires occupés dans le but d’accomplir des missions définies par les forces ennemies. » Alors commence son jeu d’agent double.

Agent double pendant trois semaines

De son déjeuner, Nastia revient avec un dossier vert émeraude qu’elle confie au Monde. Imprimés en noir et blanc, ce sont les éléments du dossier d’instruction. Des échanges Telegram et des photos de la filature mise en place par le SBU peu après son arrivée à Zaporijiara content trois semaines de sa vie d’agente du FSB.

Son arrivée à Zaporijia tombe à pic. L’Ukraine entière s’apprête à célébrer le 24 août sa fête nationale, le Jour de l’indépendance, le premier en temps de guerre. Une date chargée de symboles, pour l’Ukraine comme pour la Russie, qui voulait « prendre Kiev en trois jours ». Le FSB projette un attentat. Pour le préparer, Nastia reçoit des adresses d’immeubles d’un interlocuteur surnommé « Coordinateur » : « Tu y vas, tu montes au grenier et tu repères les petites cachettes pour y mettre un paquet [d’explosifs]. » Elle visite douze adresses et envoie aux Russes les photos avec leurs coordonnées GPS. Les services ukrainiens déjoueront cette série d’explosions, qui visait à semer la panique.

Une autre consigne arrive sur un des six portables qu’elle dit avoir utilisés en un mois : « Demain, tu vas enrôler un type. » Combien sont-ils, les agents à la solde des Russes, en mission dans ces villes ukrainiennes proches du front ? Les photos de filature montrent Nastia sur les vastes boulevards de Zaporijia, enchaînant plusieurs rendez-vous par jour. Elle participe au recrutement et au financement de nouveaux agents du FSB. Un autre texto envoyé par le Coordinateur : « Fais une rencontre dans le centre-ville avec un militaire. Fais quelques photos avec lui, parle-lui de la guerre. Demande où est sa base militaire. » Nastia répond par un selfie espiègle devant un cocktail : « Tu vois, je bosse. »

Ce rôle d’agent double, « le jeu 2.0 », comme l’appelle le SBU, n’est pourtant pas équitable. Les bouts d’informations que Nastia partage avec les services ukrainiens « ne se confirment pas ou sont destinés à détourner [leur] attention », détaille le verdict. Ainsi reçoit-elle un message du FSB accompagné de coordonnées GPS : « Va à Houliaïpole. Vérifie s’il y a des mines par ici. » Elle s’y rend avec le SBU, prétendant avoir un rendez-vous avec un agent russe, mais les services ukrainiens reviennent bredouilles. En revanche, elle profite de ce voyage pour photographier l’infrastructure militaire et envoyer les images aux Russes.

Pendant ce temps, à Chevtchenkivske, l’espoir d’une libération imminente s’éloigne pour les habitants restés surplace. L’occupation est bien partie pour durer. Les Russes retrouvent le buste de Lénine dans l’arrière-cour de la mairie et le remettent sur son piédestal. Quelques villageois quittent la zone occupée pour passer l’hiver à Zaporijia.

Nastia, quant à elle, s’efforce de mimer la complicité avec le SBU. Ainsi, elle dénonce une trentaine d’habitants de sa région choisis au hasard : des militaires retraités, ses propres voisins, des gens qu’elle connaît vaguement ou même sa seule copine, qui témoignera à son tour contre elle au procès. A sa liste s’ajoutent les nouveaux arrivants à Zaporijia qui risquent de la compromettre. « Par crainte d’être dénoncée, Madame Yasagashvili a fait passer ces potentiels témoins contre elle pour de soi-disant agents russes », explique au Monde un enquêteur du dossier. Le SBU perd son temps à arrêter des innocents, mais, au fil de leurs interrogatoires, le tableau de la collaboration de Nastia se pare de couleurs vives.

La guerre a donné à Nastia une chance de devenir un personnage de roman, mais tout livre est suspendu à sa dernière page. Au matin du 10 septembre 2022, elle est arrêtée à son domicile. Au procès, « le tribunal n’a pas constaté de remords » chez l’accusée. « Elle a commis de la haute trahison en échange de sensations fortes », juge une personne proche du dossier d’instruction. Son mari a depuis privé Nastia des droits sur leur fille, qu’elle n’a pas vue depuis 2022. « Non, je ne chercherai plus de relations à la sortie de la prison. J’ai tellement souffert à cause des hommes », martèle-t-elle aujourd’hui, dix minutes après avoir flirté avec un surveillant dans le couloir.

« Je n’ai pas fait tout cela parce que je suis contre l’Ukraine. Je suis uniquement contre le gouvernement ukrainien, affirme aujourd’hui Nastia. Zelensky ? Un bon acteur, mais un politique de merde. » Elle aussi se retrouve sur un écran. Cette année, l’Ukraine entière a découvert son histoire dans le film FSB Ballerinas (« Les Ballerines du FSB »), réalisé par le média d’investigation Slidstvo.info. Ce documentaire n’a pas arrangé sa réputation, mais, au fond, être le personnage d’un film, n’est-ce pas ce que Nastia a voulu depuis son enfance ?

Reste encore une énigme du dossier vert. Pourquoi a-t-elle décidé de partager avec Le Monde les preuves tangibles de son travail pour la Russie, alors que, jusqu’ici, elle avait soigneusement troussé son récit à son avantage ?

En fait, son motif est simple : Nastia espère être échangée contre un militaire ukrainien et renvoyée en Russie. « Personne, en Ukraine, ne va accepter quelqu’un comme moi, juge celle qui aura 34 ans à sa sortie de prison. Ici, nous sommes toutes une menace pour la sécurité nationale. » En 2025, elle a donc écrit une demande officielle en ce sens. « J’ai juste envie de vivre ma vie. J’ai assez joué à la guerre », soupire-t-elle. Une telle lumière au bout du tunnel est peu probable, même si elle n’est pas impossible : des 142 femmes kolobok détenues en Ukraine, sept ont été jusqu’ici échangées par la Russie.

Aujourd’hui, le quotidien de Nastia est haché par les alertes aériennes qui retentissent dans la prison à chaque envolée d’un missile russe sur l’Ukraine. Pour des raisons de sécurité et quel que soit le niveau de danger, jour et nuit et à toute heure, les prisonnières doivent descendre dans l’abri, parfois des dizaines de fois par jour. Pour Nastia, c’est surtout l’Ukraine qui bombarde son propre territoire : « Tout n’est pas noir ou blanc. »

C’est toujours dans les livres qu’elle trouve refuge. Quand, à 22 heures, c’est l’extinction des feux dans la cellule qu’elle partage avec trois détenues, Nastia migre aux toilettes pour finir un chapitre en cachette. Ses derniers coups de cœur ? Moi, romantique,de Mykola Khvyliovy, et Les Chasseursde tigres, d’Ivan Bagriany. Deux Ukrainiens, deux auteurs modernistes anéantis par les purges staliniennes. « Je sais, je sais. Là aussi, c’est la Russie qui est coupable », sourit Nastia, qui n’en est décidément pas à un paradoxe près.

‍

‍

Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI

‍

‍

‍

‍

‍

Souscrire à la newsletter du comité

Newsletter
→