L'Allemagne traduit en justice un ancien officier ukrainien pour le sabotage du Nord Stream
Pour les partisans d’une ligne dure envers la Russie, les gazoducs Nord Stream incarnaient le symbole par excellence de la cécté européenne

The Financial Times, le 14 octobre 2026
Un ancien officier de l'armée ukrainienne, accusé par les autorités allemandes d'avoir dirigé le groupe de saboteurs qui a fait exploser les gazoducs russes du Nord Stream, doit comparaître mercredi 14 octobre devant un tribunal de Hambourg.
Serhii Kuznietsov comparaîtra devant les juges de cette ville du nord de l’Allemagne pour avoir provoqué une explosion, causé des dommages matériels et été complice de crimes de guerre.
Cet ancien officier des services de renseignement, âgé de 50 ans, était capitaine dans l’armée ukrainienne au moment des explosions, qui ont rompu les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et2, propriété de la Russie, dans l’un des actes de sabotage les plus audacieux en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Kuznietsov a nié toute implication dans ce complot.
Cette attaque a mis à nu la dépendance de l’Europe vis-à-vis de l’énergie russe, et surtout celle de l’Allemagne : les deux gazoducs Nord Stream aboutissaient en Allemagne, et la décision de Berlin de se détourner des importations russes après l’invasion l’a contrainte à recourir à des alternatives plus coûteuses.
Les soupçons initiaux concernant cette attaque se sont portés sur le Kremlin, malgré les pertes économiques subies par Gazprom, principal actionnaire et bénéficiaire des gazoducs.
Depuis, les preuves s’accumulent progressivement, laissant penser que les services de renseignement ukrainiens pourraient avoir été impliqués dans ce que la police allemande qualifie d’opération hautement professionnelle et dangereuse.
Les enquêteurs estiment qu’une équipe de plongeurs a travaillé toute la nuit à partir d’un petit yacht loué pour placer des explosifs militaires sur les conduites, à une profondeur de 80 mètres sous la mer Baltique, près de l’île danoise de Bornholm.
Trois des quatre conduites composant les deux gazoducs ont été percées par les explosions.
Les scientifiques ont estimé que les explosions qui ont suivi ont libéré des gaz dont l’impact sur le climat équivaut à 15 millions de tonnes de dioxyde de carbone — soit environ un tiers des émissions annuelles du Danemark. La revue Nature estime que les animaux marins se trouvant dans un rayon de 4 km autour du lieu de l’explosion ont probablement été tués par les déflagrations.
Kuznietsov est à ce jour le seul des sept suspects recherchés par la police allemande à avoir été traduit en justice.
Les procureurs continuent de le désigner uniquement sous le nom de « Serhii K », conformément aux conventions allemandes en matière de compte-rendu judiciaire, mais son nom complet a été révélé lors de la procédure d’extradition en Italie l’année dernière, où il avait été arrêté par la police alors qu’il était en vacances avec sa famille.
Un deuxième Ukrainien, Volodymyr Zhuravlyov, plongeur certifié,devrait être extradé prochainement de Croatie vers l’Allemagne. Un tribunal polonais a statué l’année dernière que Zhuravlyov ne pouvait être extradé vers l’Allemagne en raison d’un manque de preuves à son encontre.
Dans un arrêt passionné, le juge chargé de l’affaire a déclaré que même s’il y avait eu des preuves, l’Ukraine avait le droit de frapper des cibles russes, y compris les gazoducs,conformément aux règles de la guerre, après l’attaque «sanglante et génocidaire » menée par Moscou contre elle.
La Pologne a été l’une des voix les plus critiques à l’égard des poursuites judiciaires allemandes contre les suspects ukrainiens. Berlin, qui est par ailleurs le plus grand soutien de l’Ukraine en Europe, s’est parfois retrouvé dans une situation délicate à cause de cette affaire. Le gouvernement a dû souligner à plusieurs reprises qu’il n’avait aucun contrôle sur les procureurs ni sur la procédure judiciaire.
Pour de nombreux partisans d’une ligne dure envers la Russie,les gazoducs Nord Stream incarnaient le symbole par excellence de la folie européenne en matière de relations avec le Kremlin. Ces gazoducs acheminaient du gaz russe bon marché directement vers l’Allemagne, en contournant l’Ukraine et la Pologne, et avaient été défendus par l’ancien chancelier Gerhard Schröder, un allié du président russe Vladimir Poutine, qui a par la suite rejoint le conseil d’administration du groupe pétrolier russe Rosneft.
Nord Stream 1 — détenu majoritairement par Gazprom, avec quatre entreprises énergétiques européennes comme actionnaires minoritaires — a été mis en service en 2011. En 2022, il représentait plus de 15 % des importations annuelles de gaz naturel de l’Europe.
La successeure de Schröder, Angela Merkel, ne s’est pas opposée à l’extension de deux conduites supplémentaires, même après l’annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée par Poutine en 2014. La dépendance européenne vis-à-vis du gaz russe bon marché s’est accrue, tandis que l’Ukraine s’est retrouvée davantage exposée au chantage énergétique russe.
Nord Stream 2, détenu à 100 % par Gazprom, n’a jamais été mis en service. Bien qu’il soit pleinement opérationnel, son processus de certification a été suspendu après le début de la guerre à grande échelle menée par la Russie en Ukraine.






