Comment les autorités russes ont déjà décidé des résultats des législatives
Un éclairage sur les mécanismes de la fraude électorale en Russie

Source: article de Justine Brabant, Mediapart, 18 septembre 2026.
Les élections législatives russes se déroulent du vendredi 18 septembre au dimanche 20. Ce sont les premières élections législatives depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine. Les résultats sont connus à l’avance. Tous les partis opposés à la guerre ont été interdits de se présenter aux élections. Au mépris du droit international, les élections se déroulent également dans les territoires occupés où ce sont des militaires qui viennent obliger les habitants à voter dans des urnes mobiles transportées de porte en porte. Le régime de Poutine pratique une forme de pluralisme étroitement contrôlé : d’autres partis que « Russie Unie » (le parti officiel qui contrôle l’appareil d’Etat) peuvent se présenter pourvu qu’ils constituent une « opposition de sa majesté ». Ils utilisent une rhétorique différente pour justifier qu’ils votent l’ensemble des lois proposées par le régime : tantôt, c’est la nostalgie de l'URSS stalinienne (Parti communiste de la fédération de Russie), tantôt c’est l’exaltation du nationalisme et la haine des migrants (Parti Libéral Démocrate). L’article suivant de Justine Brabant, publié par Médiapart le 18 septembre apporte un éclairage éclairant sur le processus électoral. (intro RESU-Belgique).
Les Russes votent du 18au 20 septembre pour renouveler le Parlement. Si la victoire du parti de Vladimir Poutine ne fait pas de doute, les autorités ont longtemps fait varier ses proportions, avant d’opter pour 47 % des suffrages. Au printemps, le chiffre avait grimpé à 55 %.
Gagner les élections, oui, mais dans quelle proportion ? Dans la Russie de Vladimir Poutine, il y a bien longtemps que l’issue des scrutins ne fait plus de doute : le chef de l’État et son parti, Russie unie, en sortent vainqueurs. Les mécanismes de fraude, parfois massive, qui entourent ces victoires sont désormais largement documentés.
Cela n’empêche pas les« stratèges politiques » du Kremlin, ainsi qu’on les désigne en Russie, de faire face à d’épineuses questions. Celle du score que les candidat·es du pouvoir doivent atteindre a émaillé les préparatifs des législatives qui s’ouvrent vendredi 18 septembre et visent à élire 450 député·es, la moitié sur des listes de partis, l’autre dans les circonscriptions.
Lors des dernières élections législatives, en 2021, Russie unie avait remporté 198 des 225 sièges de circonscriptions, et obtenu 50 % des voix données aux partis (secondé par le Parti communiste, qui soutient les grandes orientations de sa politique), s’assurant une confortable majorité parlementaire.
Pour les élections qui s’ouvrent, le parti présidentiel a annoncé plusieurs mois en avance la voie à suivre : « Russie unie doit obtenir 55 % des voix sur les listes », faisait savoir publiquement, en mars, l’un de ses cadres, Vladimir Yakouchev. Certaines administrations régionales ont reçu un objectif légèrement plus élevé, de 60 %, selon des enquêtes parues dans la presse russe.
Ces objectifs chiffrés, désignés en Russie par l’anglicisme« KPI » (pour « key performance indicators », indicateurs clés de performance), ont été généralisés sous la houlette d’un homme : Sergeï Kiriyenko, directeur adjoint de l’administration présidentielle, qui en a systématisé l’usage depuis l’élection présidentielle de 2018.
Les entreprises mobilisées
Lors du scrutin présidentiel de 2024, cette administration n’avait pas fait mystère de sa volonté de battre des records, en obtenant plus de 80 % des voix pourVladimir Poutine et une participation de 70 %. Le chef de l’État avait effectivement été élu avec 87 % des voix, et la participation de 77 % du corps électoral.
Les méthodes utilisées pour atteindre ces objectifs ont,elles, longtemps été évoquées à demi-mot, comme en 2020, lorsque le grand quotidien économique Vedomosti évoquait pudiquementune « campagne d’information et de mobilisation des Russes en vue du vote » lors d’un référendum constitutionnel.
Parmi ces méthodes : « la mobilisation d’entreprise », soit le fait de vérifier que les fonctionnaires et employé·es d’entreprises étatiques se sont bien rendu·es au bureau de vote, et ont glissé dans l’urne le bulletin indiqué par leur employeur. La mobilisation d’entreprise peut également s’étendre à de grandes entreprises privées réputées proches du pouvoir.
À l’approche des législatives, cette pratique est devenue plus assumée que jamais. « Auparavant, cette tactique n’était pas vraiment dissimulée, mais elle n’était pas non plus ouvertement affichée, observe Andrey Pertsev, journaliste russe ayant étudié de nombreux scrutins. Cela était connu des personnes qui s’intéressent à la politique, mais pas nécessairement du grand public. La plupart des gens devaient continuer de penser que l’on vote en suivant son cœur, et non les ordres de son patron. »
Chaque « mobilisateur » est responsable d’un groupe d’employé·es, dont il doit s’assurer qu’il se rend bien au bureau de vote.
Pour s’assurer que leurs collègues et subordonné·es vont bien voter, les cadres intermédiaires sont désormais mis à contribution. Au sein de l’administration présidentielle, ils sont appelés les« mobilisateurs » ou « brigadiers », indique le média russe en exil Meduza, qui a enquêté sur ces pratiques.
Les dirigeants des entreprises concernées choisissent les cadres intermédiaires les plus « actifs socialement et ambitieux », qui suivent ensuite une formation incluant de la psychologie et des notions « d’architecture sociale ».Chaque « mobilisateur » est responsable d’un groupe de plusieurs dizaines d’employé·es, dont il doit s’assurer qu’ils et elles se rendent bien au bureau de vote. Dans certaines régions, ces employé·es doivent également amener jusqu’à l’isoloir des connaissances – entre un·e et trois votant·es, précise à Meduza une personne impliquée dans ces campagnes.
Cette pratique, observée jusqu’à présent dans des « régions ou entreprises spécifiques »,est désormais « généralisée »,écrit le média russe indépendant. Une généralisation rendue nécessaire, analyse le journal, par la baisse continue de la popularité du gouvernement, en raison de la crise économique, des coupures d’Internet et de son incapacité à protéger la population russe des attaques de drones ukrainiens.
« Redoubler d’efforts »
Un responsable de la campagne électorale interrogé par Meduza explique comment il devra déployer encore plus « d’efforts » que par le passé pour s’assurer d’une mobilisation massive : « Avant, pour garantir la participation, il suffisait d’un sous-directeur d’école, d’un médecin-chef adjoint de polyclinique ou du service des ressources humaines d’une entreprise. Désormais, il faut redoubler d’efforts. Ceux [parmi les « mobilisateurs » –ndlr] qui faisaient l’impasse sur cette tâche ne pourront plus le faire », précise-t-il.
Sans doute conscient de ces difficultés, l’exécutif a revu à la baisse, à plusieurs reprises, ses objectifs de résultats, les fameux KPI. En juin, ils ont été baissés de 55 % à 50 %, rapportait le quotidien des milieux d’affaires, Vedomosti, expliquant ce réajustement par la nécessité d’obtenir des « résultats légitimes » – autrement dit, qui n’apparaissent pas complètement déconnectés du sentiment général de la population.
En juillet, nouvel ajustement : les scores attendus pour le parti présidentiel sont encore revus à la baisse, à 45 % des suffrages. Dans un « contexte de crise » et de « baisse de la popularité du parti et de [Vladimir] Poutine », un « résultat aussi élevé pourrait paraître suspect », analysait Meduza.
Mais deux mois plus tard, les KPI repassent de 45 % à 47 %. Une légère hausse en apparence, mais qui suscite le mécontentement des petites mains qui doivent s’assurer que ces chiffres seront atteints. Ces nouvelles consignes vont nécessiter d’inclure une part plus importante de fraude dans les résultats, expliquent à des journalistes de Meduza un vice-gouverneur et un« stratège politique » travaillant pour l’État (qui n’emploient toutefois pas directement le terme de fraude, mais celui de « correction »).
« Il est raisonnable que les KPI soient au moins en partie basés sur la réalité. […] Quand les sondages chutent et que les KPI sont revus à la hausse, ce n’est pas normal », regrette le vice-gouverneur.
La pression pour remonter ces objectifs viendrait directement de Vladimir Poutine. « Le président s’est mis à fond dans la bataille, nous travaillons pour lui », assurent des responsables de cette campagne cités par Meduza. Les finances suivent : alors que tous les partis ont réduit significativement leurs dépenses de campagne (en comparaison avec les législatives de 2021), Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, a atteint dès juillet le plafond légal de 700 millions de roubles, soit 7,2 millions d’euros.
Onze ans de prison pour un chef du parti libéral
Outre une « mobilisation d’entreprise » plus contrôlée que jamais, les petites mains du parti, pour atteindre les 47 %de votes en faveur de Russie unie, pourront compter sur la durée du scrutin, qui va s’étaler sur trois jours. Mise en place en 2020 en raison de la pandémie de covid-19, cette mesure a été conservée depuis. Une latitude qui donne plus de temps pour « mobiliser » les publics ciblés, mais aussi plus d’opportunités pour bourrer les urnes, comme ce fut le cas en 2024, et de temps encore pour « corriger » les votes électroniques, de plus en plus encouragés.
Le vote dans les territoires occupés par la Russie depuis 2022 offre, lui aussi, des occasions de manipulation des résultats. Le corps électoral y est grossièrement gonflé, estiment les observateurs – il correspond au nombre d’habitant·es résidant sur place avant l’invasion russe, et non au nombre d’habitant·es effectif à ce jour.
Tout cela suffira-t-il ? Afin de ne laisser aucune place au doute, les autorités ont empêché le seul parti qui s’oppose publiquement à la guerre en Ukraine, le petit parti libéral Iabloko, de concourir lors du scrutin par liste et dans la plupart des circonscriptions où il avait un·e candidat·e., la Cour suprême a interdit sa participation début août, après deux semaines de campagne, invoquant des irrégularités dans ses finances.
La formation, qui n’a jamais obtenu plus de 2 % des suffrages dans une élection nationale, semblait bénéficier d’un soutien croissant, en particulier chez les jeunes –plusieurs étaient rassemblé·es devant la Cour suprême le jour de la décision, en dépit des risques.
Une semaine plus tard, le 17 août, le vice-président du parti, Lev Chlosberg, a été condamné à onze ans de prison pour avoir « diffusé de fausses informations » et mené des « actions publiques visant à discréditer l’armée russe ». L’autre vice-président du parti, Maxime Krouglov, avait été condamné à sept ans de prison, fin juin, pour des motifs similaires.
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