Qui succèdera à Zelensky ? Les généraux qui redessinent la scène politique ukrainienne
L’ancienne Ukraine, celle des politiciens formés à l’ère soviétique et des partis soutenus par les oligarques, est révolue

Onero Institute
Le paysage politique ukrainien est méconnaissable par rapport à ce qu’il était il y a à peine cinq ans. La soi-disant « vieille garde », qui comprend Petro Porochenko, ancien président de l’Ukraine, et Ioulia Timochenko, célèbre femme politique de carrière, a pratiquement disparu. Ceux qui les remplacent ne sont pas des politiciens de carrière populistes typiques, comme on en trouve couramment en Europe, mais plutôt des généraux dotés uniquement d’une expérience militaire. La politique ukrainienne entre dans une nouvelle ère sans précédent dans l’histoire du pays.
Volodymyr Zelensky est président de l’Ukraine depuis 2019 et a peu de chances de remporter une prochaine élection. L’opinion publique a une perception mitigée de sa présidence, qui suscite à la fois des éloges extrêmes et de vives critiques de la part des Ukrainiens, dont la plupart reconnaissent volontiers son leadership exceptionnel au cours des premiers mois de la guerre, ce qui fait de lui l’un des dirigeants de temps de guerre les plus célébrés du XXIe siècle. Cependant, des scandales de corruption à répétition impliquant ses plus proches collaborateurs ont considérablement entaché sa réputation. La corruption figure parmi les sujets les plus douloureux du discours politique ukrainien, ayant donné lieu à plusieurs reprises à des scandales traumatisants. Les élections d’après-guerre constituent un sujet particulièrement clivant. Le taux de confiance actuel de Zelensky se maintient à environ 46 %,tandis que le taux de méfiance s’élève à 49 %. Cela crée une situation très grave où les chances de réélection de Zelensky sont minces. Son successeur héritera de l’occasion de refaçonner l’Ukraine.
Les deux principaux candidats à la présidence sont tous deux issus du milieu militaire. Le chef du Bureau du président de l’Ukraine, Kyrylo Boudanov, et l’ancien commandant en chef des Forces armées ukrainiennes, Valerii Zaloujny, étaient pratiquement inconnus en dehors des cercles militaires il y a cinq ans. Aujourd’hui, ils sont sans doute les personnalités les plus respectées d’Ukraine. Chacun d’entre eux bénéficie d’un taux de confiance d’environ 60 % selon Socis, ce qui constitue un objectif pratiquement inatteignable pour tout autre homme politique en Ukraine. Zaloujny a déjà fait son choix : lors d’une rencontre en juin 2026 avec Zelensky, rapportée par Ukrainska Pravda, il a confirmé qu’il se présenterait si des élections avaient lieu à l’automne, affirmant que trop d’Ukrainiens avaient placé leurs espoirs en lui pour qu’il puisse ignorer cette confiance. Boudanov ne s’est pas encore déclaré, mais rares sont ceux qui, à Kyiv, doutent de ses ambitions. Aucun des deux hommes n’a d’expérience politique. Pour comprendre leur attrait, il faut se pencher sur l’histoire de la politique ukrainienne et de la guerre.
Les Ukrainiens voient en Boudanov et Zaloujny un nouveau type de dirigeant — un dirigeant qui les a protégés non pas avec des slogans creux, mais par des actions concrètes sur le champ de bataille. Chaque président post-soviétique précédent a été élu avec l’espoir d’un nouveau départ et d’un avenir meilleur. Malheureusement, rares sont ces espoirs qui se sont concrétisés. Chaque gouvernement a été entaché par des scandales de corruption, tandis que les citoyens ordinaires n’ont constaté aucune amélioration notable de leur niveau de vie ni dans la lutte contre la corruption. Les noms de Boudanov et de Zaloujny restent épargnés par les scandales qui ont si profondément ébranlé la confiance du public ukrainien dans les gouvernements précédents.
Valerii Zaloujny a occupé le poste de commandant en chef de l’Ukraine depuis le premier jour de l’invasion à grande échelle jusqu’au début de l’année 2024, date à laquelle Zelensky l’a démis de ses fonctions. Il a été salué pour ses idées novatrices et sa capacité à repousser les forces russes. La plupart des succès militaires de cette période étaient étroitement liés à son commandement. Alors que Zelensky a justifié ce limogeage par le fait que l’armée « avait besoin d’idées nouvelles », de nombreux observateurs soupçonnaient que la véritable raison résidait dans sa popularité fulgurante et son manque de loyauté sans faille. Il a été discrètement muté à Londres en tant qu’ambassadeur de l’Ukraine au Royaume-Uni, un poste qui le tient à l’écart de la politique intérieure. Pourtant, Zaloujny jouit toujours d’une très grande popularité et d’une forte notoriété auprès des Ukrainiens. Kyrylo Boudanov, quant à lui, dirige les services de renseignement militaire ukrainiens depuis 2020, orchestrant la campagne de drones à longue portée qui a étendu la guerre au sol russe. Son rôle de chef de cabinet de Zelensky fait de lui l’homme le plus puissant du cabinet présidentiel. Sa position a été encore renforcée par les rumeurs grandissantes selon lesquelles il pourrait être le successeur désigné de Zelensky. Sa grande popularité, combinée à sa proximité avec le président, le place dans une position particulièrement forte, et l’on évoque à Kyiv une éventuelle alliance entre les deux hommes, qui consoliderait leur poids politique combiné et offrirait à Zelensky une certaine protection après son départ de la présidence.
Le prochain président ukrainien sera un militaire. À moins d’un revirement spectaculaire, le prochain occupant du fauteuil présidentiel sera issu de l’armée, et non de la classe politique, et la transformation de la politique ukrainienne que cela représente est déjà irréversible. Cependant, le risque est bien réel : un dirigeant dont toute la carrière s’est construite autour de structures hiérarchiques, où les ordres descendent d’en haut et où la loyauté est primordiale, pourrait ancrer la centralisation de temps de guerre qui mine déjà la gouvernance ukrainienne. La guerre a mis le Parlement sur la touche, les décisions majeures ayant été prises depuis le bureau du président plutôt que de résulter d’un débat législatif. Un président issu de l’armée risquerait d’accélérer cette tendance. Ni Zaloujny ni Boudanov n’ont jamais eu à former une coalition, à négocier avec un parti d’opposition ou à rendre compte de décisions politiques. Un dirigeant formé à commander plutôt qu’à faire des compromis pourrait perpétuer la gouvernance centralisée de l’Ukraine en temps de guerre, y voyant un mode de fonctionnement adapté à son style plutôt qu’un problème à résoudre.
L’Ukraine n’est toutefois pas dépourvue de garde-fous, et ceux-ci tiendront bon. À deux reprises en dix-huit mois, les Ukrainiens ont contraint leur gouvernement à faire marche arrière : en 2025, lorsque des manifestations de rue ont fait annuler en quelques jours une loi vidant de leur substance les institutions de lutte contre la corruption (NABU et SAPO), et en 2026, lorsque soldats et civils se sont unis pour défendre le ministre de la Défense démis de ses fonctions, Mikhaïlo Fedorov. Le processus d’adhésion à l’UE ajoute un deuxième niveau de contraintes, liant tout futur gouvernement ukrainien à des normes d’indépendance judiciaire et d’État de droit qu’il ne pourra pas abandonner en silence. Cela ne signifie pas pour autant que le prochain président ukrainien sera un démocrate convaincu. Cela signifie qu’il n’aura pas le choix. Les Ukrainiens ont montré à deux reprises à leurs dirigeants où se situait la limite, et il n’y a aucune raison de penser qu’ils hésiteraient à le refaire.






