Palimpsestes, poésies et lettres du Goulag, de Vasyl Stus
Son traducteur est le russisant universitaire Georges Nivat qui a appris l’ukrainien par solidarité avec l’Ukraine agressée par la Russie de

Source: article de Vladimir Claude Fišera publié dans Soutien à l'Ukraine Résistante, n°49-50, juillet 2026.

Vient de paraître aux éditions Noir sur Blanc à Lausanne la première traduction en français de Vasyl Stus (1938-1985),poète national de l’Ukraine, le second après Taras Chevtchenko (1814-1861) qui, à cause de son engagement, dès 1965, pour l’Ukraine et les droits de l’homme, a passé vingt-trois ans de sa vie en prison et en déportation en Sibérie où il est mort lors d’une grève de la faim menée jusqu’au bout après un an de cachot à l’isolement.
Son traducteur est le russisant universitaire Georges Nivat qui a appris l’ukrainien par solidarité avec l’Ukraine agressée par la Russie depuis 2014. Il s’agit d’une somme brillante de 607 pages, rassemblant tous ses poèmes et quelques proses et lettres écrits entre 1972 et 1985. Stus est aussi le traducteur de Rilke et de Goethe en ukrainien. Lui-même, originaire de Volhynie, à l’ouest du pays, a vécu dès l’âge de deux ans dans le Donbass, à Donetsk, sa capitale occupée par la Russie. Il a fait des études de littérature générale à Kyiv jusqu’au doctorat mais fut licencié de la recherche universitaire à cause de ses idées et travailla comme chauffagiste et pompier avant ses séjours en asile psychiatrique et en détention. Ses cinq recueils parurent clandestinement au pays et en Occident.

Sa poésie, affranchie du ton déclamatoire et du style pompier soviétique, est tout à fait unique et utilise souvent le vers libre comme le faisait Lessia Oukraïnka au 19e siècle et que les Soviétiques ont banni. En voici un exemple de poème de prison, comme toujours chez lui, sans titre :
« Ainsi, je vis, singe au milieu des singes, / Mon front pécheur scellé par le chagrin, / Sans fin heurtant la dure muraille ; / Esclave, leur esclave, leur infime esclave. / Autour de moi les singes passent en file / Démarche grave, sans se hâter. / Enrager est plus facile qu’être soi. / Point de ciseau, point de marteau ! /
Ô Seigneur de justice ! Lourd est le dépit,/ Rien qu’une raison née aveugle pour juger. / Ici-bas n’être que débris dedouleur, / Éparse, insensible, comme du vif-argent.» (1968).
Y répond cette poésie du camp de la Kolyma:
« Rien ne tient. Tu n’es pas toi, / Pas vivant. Mais simple trace / D'ans écoulés. Par les ponts / Des siècles, une jetée fragile, / Le ciel en toi se convulse, / En un coucher surmené / Causé par tes douleurs. / Années perdues de honte / Adjugées…»
Autre exemple, cette fois avec de l’humour de potence, extraits sur les agents du KGB infiltrés dans les réunions littéraires ou artistiques :
« Historiens d’art aux yeux globuleux ! /L’habit civil vous met mal à l’aise, / Vous êtes mal à l’aise
/ Si le cou n’est pas pris dans le col de tunique,
/ Si les jambes ne sentent pas les bouffants / Du pantalon à la Galliffet.» (octobre 1965) [de Galliffet, général français, introducteur de cet uniforme adopté par l’armée soviétique, fut le massacreur des communards en 1871, VF].
Vladimir-Claude Fisera est traducteur et historien.
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