Analyses

Oui, l’Ukraine est un « vrai pays »

L'« éveil national » de l'Ukraine au XIXe siècle n’avait rien d’exceptionnel.

Un billet de banque ukrainien avec le portrait d'Ivan Franko (1856-1916), écrivain démocrate révolutionnaire, un des premiers socialistes ukrainiens, défenseur de l'indépendance ukrainien
Jan 15, 2026

Les frontières de l’Ukraine ne sont pas plus arbitraires que celles de la Pologne, de la Grèce, de l’Italie ou de l’Allemagne.

En 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée, la London Review of Books a publié un article du philosophe anglais Glen Newey. Son titre, « Remember Eastern Rumelia », faisait référence à un État éphémère créé à la fin du XIXe siècle. Conçue pour freiner les ambitions panslavistes dans l’Empire ottoman déclinant, la Roumélie orientale fut rapidement absorbée par la Bulgarie indépendante [1].

L’implication était claire : l’Ukraine, elle aussi, est un faux État, un protectorat occidental aux frontières dénuées de sens, voué à être oublié par l’histoire, tout comme la Roumélie orientale, dont seuls les collectionneurs de timbres rares se souviennent aujourd’hui. Pour une oreille anglaise, « Rumelia » évoque « Ruritanie », un royaume imaginaire inventé par le romancier victorien Anthony Hope dans Le Prisonnier de Zenda [2]. La Ruritanie est généralement située en Europe de l’Est et évoque un folklore ridicule, des dictatures pompeuses et la pauvreté — l’équivalent européen d’une république bananière.

Dans la période précédant l’invasion récente de l’Ukraine par la Russie, il n’était pas rare d’entendre, dans certaines franges de la gauche, des spéculations sur un éventuel redécoupage plus efficace de ses frontières. Peut-être Vladimir Poutine et Joe Biden auraient-ils pu s’asseoir ensemble pour décider quelles parties du pays devaient être cédées à son voisin oriental [3]. À cette époque, une organisation de la gauche britannique qui aurait dû faire preuve de plus de discernement a publié une carte du pays montrant la Crimée, reconnue par le droit international comme partie intégrante de l’Ukraine, comme faisant partie de la Russie. Cette habitude de pensée s’applique généralement aux États post-soviétiques tels que l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et les « stans » [pays dont des noms se terminant par le suffixe persan « -stan » (qui signifie « pays »)] d’Asie centrale — des pays dont la diversité ethnique, les frontières tracées à l’époque soviétique et l’apparition sur la carte semblent susciter une étrange incrédulité bien-pensante quant à leur réalité.

C’est, fondamentalement, absurde. L’Ukraine est irréelle de la même manière que l’Italie ou l’Allemagne sont irréelles. Son « éveil national » au XIXe siècle n’avait rien d’exceptionnel. Des radicaux déclassés ont construit une nouvelle identité à partir d’une histoire linguistique, culturelle et religieuse préexistante qui divergeait de manière notable de celle de leurs voisins ; il y eut un poète national (ici l’écrivain-artiste paysan anti-impérialiste Taras Chevtchenko [4]), un renouveau de l’art populaire, une vague de nouvelles publications dans la langue nationale, et des revendications d’autonomie portées par des mouvements sociaux. Après la Révolution d’Octobre, cela conduisit à une indépendance de courte durée, et en 1922, l’Ukraine fut admise dans l’Union des Républiques socialistes soviétiques en tant que membre disposant du droit de sécession [5]. Ses frontières furent élargies aux dépens de la Pologne, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie en 1945, et elle exerça ce droit de sécession lors d’un référendum en 1991. Toutes les régions de ce pays divers votèrent en sa faveur : le cœur rural de l’ouest et du centre, l’est industriel russophone, le sud multiculturel et maritime, et même la République autonome de Crimée, largement peuplée de « Russes ethniques ».

Les résultats du référendum sur l'indépendance de l'Ukraine du 1er décembre 1991. 28.804.071 électeurs votèrent pour l'indépendance, 2.417.554 votèrent contre. Il y eut 5.993.813 abstentions. Dans toutes les régions, le "oui" a été majoritaire.

L’Ukraine, comme la Biélorussie et la Russie, trouve ses racines dans le vaste État médiéval de la Rus’ de Kiev, fondé par les Vikings au IXe siècle, d’abord comme principauté païenne puis orthodoxe, avec sa capitale à Kiev [6]. Après son effondrement sous les invasions mongoles, les terres de la Rus’ devinrent successivement parties de la Lituanie, de la Pologne, de la Horde d’Or et, plus tard, de la Moscovie. Une révolte permit à la plus grande partie de la Rus’ de faire sécession de la Pologne et d’exister pendant un temps comme un Hetmanat indépendant dirigé par l’ordre militaire cosaque [7]. Ce qui constitue aujourd’hui l’Ukraine fut finalement absorbé au XVIIIe siècle, principalement dans l’empire tsariste, dont la capitale était Saint-Pétersbourg, et partiellement dans l’Empire des Habsbourg, centré sur Vienne. À peu près à la même époque, des colonisateurs cosaques ukrainophones s’installèrent dans les « champs sauvages » des anciennes terres turques au sud et à l’est, que la tsarine Catherine la Grande baptisa Nouvelle-Russie [8].

En raison de cette complexité, la création d’une Ukraine indépendante — fondée sur les régions où une majorité parlait ce qu’on appelait alternativement la langue ruthène ou ukrainienne (« des confins ») plutôt que le polonais ou le russe — impliquait d’assembler des régions qui n’avaient pas fait partie de la même entité politique depuis de nombreux siècles. Cela n’est inhabituel que si l’on oublie que c’est précisément ainsi qu’émergèrent les États indépendants d’Italie, d’Allemagne, de Grèce, de Pologne et de Roumanie au cours des XIXe et XXe siècles, chacun assemblé à partir de différents empires et principautés par des mouvements nationalistes, des guerres impériales et des soulèvements populaires.

Ah, mais l’Italie, l’Allemagne, la Pologne, la Grèce — ce sont des nations « historiques », de vraies nations, avec une vraie littérature et une vraie culture. En réalité, il n’existe guère plus de preuves d’une conscience nationale commune dans ces pays avant le XIXe siècle qu’en Ukraine ; mais la distinction entre nations « historiques » et « non historiques » provient, à gauche, de l’interprétation par Friedrich Engels des révolutions de 1848 en Europe centrale. Frappé par la manière dont certains groupes (les Allemands, Polonais ou Italiens, relativement lettrés et organisés) se soulevèrent contre l’Empire des Habsbourg cette année-là, tandis que d’autres (les Tchèques, Slovènes, Roumains ou Ukrainiens, majoritairement ruraux et illettrés) ne le firent pas, Engels théorisa que cela tenait à l’absence de cultures nationales cohérentes chez ces derniers peuples. Il est significatif que la réfutation marxiste de cet argument ait été formulée par un Ukrainien, Roman Rosdolsky, dans les années 1960 [9]. Rosdolsky demandait s’il était tenable d’attribuer le progressisme à un nationalisme et l’arriération à un autre. Chaque nationalisme tendait plutôt à mêler les deux en son sein.

L’Ukraine ne fait pas exception


Pourtant, même le terme « nationalisme ukrainien » désigne désormais généralement les traditions du fascisme ukrainien, qui émergea dans l’ancienne partie habsbourgeoise de l’Ukraine sous domination polonaise dans les années 1930, sous la direction de Stepan Bandera [10]. Aucune ambiguïté ici : celui de Bandera était un mouvement ignoble, génocidaire et raciste. Avant les années 1940, cependant, le « nationalisme ukrainien » aurait également englobé l’écrivain et militant Ivan Franko, premier traducteur du Capital de Karl Marx en ukrainien ; les socialistes réformistes du Parti social-démocrate ukrainien, qui dirigèrent l’éphémère République populaire ukrainienne de 1917-1920 ; et son aile gauche révolutionnaire des « Borotbistes », qui se rangèrent du côté des bolcheviks et contribuèrent à faire entrer l’Ukraine dans l’Union soviétique selon ses propres termes, avec une autonomie nationale et linguistique significative [11].

Depuis l’indépendance, la mémoire nationale officielle a eu tendance — particulièrement en Ukraine occidentale — à puiser dans l’Armée insurrectionnelle ukrainienne d’extrême droite de Bandera et dans une réinterprétation des hécatombes de la famine induite par la collectivisation de 1932-33 comme une catastrophe spécifiquement ukrainienne, malgré les millions de morts également survenus au Kazakhstan et dans le sud-ouest de la Russie lors du même événement [12]. Et pourtant, la mémoire de la guerre contre l’Allemagne nazie a été invoquée à maintes reprises en 2022. Comme l’a souligné le socialiste ukrainien Volodymyr Artiukh, des citations non attribuées de Joseph Staline apparaissent fréquemment dans la rhétorique galvanisante du temps de guerre actuel. Lorsque les Ukrainiens ont comparé le bombardement de Kharkiv à celui de Leningrad, ou le siège de Marioupol à celui de Stalingrad, c’est parce qu’ils se considèrent comme les équivalents de l’Armée rouge du début des années 1940 et les Russes de Poutine comme la Wehrmacht [13].

Si toutes les nations sont des constructions, alors l’Ukraine l’est aussi. Elle est diverse et inégale, mais moins divisée économiquement que la Grande-Bretagne, moins divisée linguistiquement que le Canada, moins divisée politiquement que les États-Unis, moins divisée culturellement que l’Italie. En tant que nation, l’Ukraine est ordinaire.


Owen Hatherley est rédacteur culturel de Tribune (G-B). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Red Metropolis : Socialism and the Government of London.
https://jacobin.com/2023/02/yes-ukraine-is-a-real-country
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77553

Notes


[1] La Roumélie orientale (1878-1885) était une province autonome ottomane créée par le traité de Berlin. Elle fut rattachée à la Bulgarie en 1885.


[2] The Prisoner of Zenda (1894) est un roman d’aventures se déroulant dans un royaume fictif d’Europe centrale. Le terme « ruritanien » est depuis devenu synonyme de petits États imaginaires aux traits folkloriques exagérés.


[3] Sur le discours de Poutine niant l’existence de l’Ukraine comme nation distincte, voir Antoine Dolcerocca, « Héritage impérial : Poutine et le nationalisme grand russe », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2022. Disponible à : http://europe-solidaire.org/spip.php?article61945


[4] Taras Chevtchenko (1814-1861), né serf, devint le poète national ukrainien. Ses œuvres, écrites en ukrainien, exprimaient les aspirations nationales et sociales du peuple ukrainien sous la domination tsariste. Il fut exilé en Sibérie pour ses écrits.


[5] Sur l’histoire de la République populaire ukrainienne (1917-1921) et l’héritage progressiste de cette période, voir « L’héritage progressiste de la République populaire ukrainienne (1917-1921) », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70969


[6] La Rus’ de Kiev (IXe-XIIIe siècles) était un ensemble de principautés slaves orientales unies par des liens dynastiques, commerciaux et religieux. Elle constitue l’ancêtre historique revendiqué par l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie.


[7] L’Hetmanat cosaque (1648-1764) était un État ukrainien semi-autonome dirigé par des hetmans (chefs militaires) cosaques, issu du soulèvement de Bohdan Khmelnytsky contre la domination polonaise.


[8] La « Nouvelle-Russie » (Novorossia) désignait les territoires conquis sur l’Empire ottoman au XVIIIe siècle, comprenant les actuelles régions de Kherson, Mykolaïv, Odessa et le Donbass. Ce terme a été réactivé par la propagande russe depuis 2014.


[9] Roman Rosdolsky (1898-1967), historien marxiste ukrainien, critique de la théorie des « peuples sans histoire » d’Engels dans son ouvrage Engels and the « Nonhistoric » Peoples : The National Question in the Revolution of 1848 (1964).


[10] Stepan Bandera (1909-1959) dirigeait la faction radicale de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B). Ses partisans collaborèrent avec les nazis en 1941 et participèrent à des massacres de Polonais et de Juifs. Son héritage reste très controversé en Ukraine.


[11] Les Borotbistes étaient des communistes ukrainiens issus du Parti ukrainien des socialistes-révolutionnaires. Ils fusionnèrent avec le Parti communiste ukrainien en 1920, apportant une sensibilité nationale au bolchevisme ukrainien. La plupart furent victimes des purges staliniennes.


[12] L’Holodomor (« extermination par la faim ») de 1932-1933 fit entre 3,5 et 7 millions de morts en Ukraine. Le débat persiste sur sa qualification de génocide intentionnel visant spécifiquement les Ukrainiens ou de catastrophe affectant l’ensemble des régions céréalières soviétiques.


[13] Sur les débats actuels au sein de la gauche ukrainienne, voir Francesca Barca, « Ukraine : Guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis de la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74023

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