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Orphelins d'Ukraine

Des milliers d’enfants ukrainiens orphelins sont pris en charge dans des orphelinats publics , des familles d’accueil ou des associations

Margaryta, surnommée Margo, 12 ans, rescapée de Marioupol, au bord de la mer d’Azov
Oct 25, 2026

Reportage publié par Le Monde le 23 octobre 2026

Margaryta, surnommée Margo, a 7 ans, le 8 mars 2022, dans la ville de Marioupol, au bord de la mer d’Azov, menacée par l’attaque russe contre l’Ukraine et ses bombardements. La famille élargie se trouve dans la maison de l’une de ses grands-mères, Valya, en vue d’une évacuation groupée. Au même moment, une bombe frappe les lieux et tue douze personnes d’un coup, dont son père et son frère. Seules survivantes, Margo et sa mère, dans  lecoma, sont récupérées par des voisins et évacuées. Il leur a fallu du temps pour quitter la zone et commencer un long périple dans l’Ukraine libre, au cours duquel elles ont écumé  , huit au total. Après avoir été séparées cinq mois, Margo ayant séjourné en Pologne, elles se retrouvent à Kiev.

Mi-octobre, au cœur de la capitale ukrainienne, Margo et sa mère sont de passage dans les locaux de l’organisation Gen.Ukrainian, fondée en 2022 par Oksana Lebedieva, destinée à l’enfance ukrainienne en souffrance. lui doivent beaucoup. L’association délivre une dizaine de programmes qui ont déjà permis de toucher près de 50 000 jeunes. Margo a participé, fin 2022, au premier camp organisé, en Espagne, pour soigner les traumatismes psychologiques des enfants. « Ses cris ont résonné vingt et une nuits de suite », se souvient Oksana Lebedieva.

La prise en charge des enfants ayant perdu des parents au cours de la guerre repose encore sur des orphelinats publics de type post-soviétique, mais aussi sur nombre d’initiatives privées, comme celle portée par Gen.Ukrainian. La société civile ukrainienne est en première ligne : selon Myroslava Kharchenko, la juriste en chef de l’association Save Ukraine, centrée sur l’évacuation des enfants en zones occupées, le pays comptait 10 000 orphelins de parents avant l’attaque russe, en février 2022. « De 3 000 à 4 000 ont depuis été enlevés par les Russes et la  fait près de 3 000 nouveaux orphelins, dit-elle, ce chiffre est sous-évalué car on ne dispose pas des données dans les territoires contrôlés par Moscou. »

 Habillée d’un jean et d’une longue chemise de bûcheron, Margo ne fait pas ses 12 ans. Par son mètre soixante-dix, mais aussi par ce regard qui fixe sans ciller, celui de l’adulte, comme si elle s’était défaite de toute peur après avoir tant vu. Aucune dureté dans ses yeux : son innocence a gagné la partie contre « la part sombre de [sa]mémoire », avance-t-elle dans un demi-sourire. La vie continue. « Je ne parle quasiment jamais de ce que j’ai vécu, même avec mon meilleur ami, Kolia, qui vit en Allemagne et que je connais depuis le jardin d’enfants à Marioupol. Mais quand j’en parle, je peux en parler calmement. Je me souviens de tout, je me revois encore allongée près de ma mère dans le coma. »

Elle refuse d’être enfermée dans son statut de victime. Son visage, qui s’éclaire quand elle parle, dit sa résilience. Sa joie n’est pas feinte. « Ma famille voudrait que je continue à avancer, pense-t-elle. Le soir, quand je suis dans ma chambre, je regarde par la fenêtre et je parle à mon père, je lui raconte ma journée. C’est mon ange gardien. Je fais pareil avec mon frère. Ils ne répondent pas, mais,quand je perds quelque chose, je le dis, et après je le retrouve, comme quoi, ils ne disent rien mais ils agissent. » Pour l’avenir, ses choix ont évolué : « Au début, je voulais être policière, comme ma mère. Mais je préfère le monde de l’art, j’adore dessiner et j’aimerais en faire ma vie à Londres, cette ville me fait rêver. »

« Réapprendre à jouer »

Si Oksana Lebedieva pense que « les orphelinats d’Etat sont la pire des solutions pour les enfants », elle reste optimiste sur la capacité du pays à sauver sa jeunesse. « Les enfants sont plus flexibles que les adultes, ils sont plus aptes à être réparés mais il leur faut un adulte référent », estime-t-elle. Encore faudra-t-il arriver, avec l’aide de spécialistes, à « leur réapprendre à dormir, à se nourrir, à jouer, à accepter leur douleur, à stabiliser leur état psychologique, à partager avec d’autres enfants traumatisés et à les convaincre qu’ils ne se résument pas à ce qu’ils ont vécu ». Elle annonce un taux de réussite de 80 % auprès des enfants pris en charge, les autres devant être dirigés des services de psychiatrique lourde.

 Certaines familles décident de gérer seules l’enfant devenu orphelin de parents. Le 6 octobre, Mykhaylo, 5 ans, roux aux yeux bleus, rentre du jardin d’enfants d’Odessa, dans le sud du pays, avec sa grand-mère paternelle, Inna Pilnevych. Son père, Andrii, militaire, a été tué, le 30 avril 2024, par une frappe russe et sa mère, Evguénia, est décédée, le 4 juin 2024, après une chute accidentelle imputée à la douleur d’avoir perdu son mari. « Je suis de très bonne humeur, aujourd’hui », lance Mykhaylo, un garçonnet très remuant, avant d’énumérer, guilleret, ses préférences : « J’aime les fraises, les bananes aussi, la couleur noire, danser, les acrobaties et Marc, mon meilleur ami. »

Son apparente légèreté s’envole quand il tend, tout fier, au visiteur ses dessins faits à la peinture. Des taches de couleurs vives ordonnent des compositions d’arbres qui se reflètent dans l’eau, des oiseaux perchés sur une barrière ou un tournesol en gros plan sur fond de ciel bleu parsemé de nuages blancs. Le contraste est saisissant entre son visage enfantin et l’expression d’un monde intérieur maîtrisé et profond.

La maison des grands-parents, située dans une zone résidentielle, vit au rythme de l’enfant également choyé par sa tante Maria, âgée de 25 ans, qui habite à l’étage.Trampoline dans le salon, barre de gymnastique dans sa chambre, jouets épars : tout est bon pour élever un orphelin en temps de guerre, dit sa grand-mère, Inna Pilnevych. « Ce n’est pas la même chose qu’en temps de paix, il faut davantage éviter les scènes traumatiques. Ma politique est qu’il grandisse comme si aucun malheur n’était arrivé. Cela me réconforte de voir qu’il est plus ouvert qu’il y a un an. » C’est pour cette raison, ajoute-t-elle, qu’« on ne lui parle pas de la mort de ses parents. On attend qu’il pose des questions. Après la mort de son père, on a juste dit qu’ dans l’armée. Après celle de sa mère, c’est lui qui n’a rien exprimé ».

Le choix du jardin d’enfants plutôt que l’école maternelle tient à la volonté de réduire le risque qu’il ne soit soumis aux questions d’autres enfants. Pourtant, collées au mur de la chambre de Mykhaylo, un montage de six grandes photos montre ses parents, Andrii et Evguénia, en jeunes mariés mais aussi en couple aimant, d’une beauté cinématographique. « On ne cache rien, fait remarquer Inna, on aimerait être accompagnés. Mais le service des tutelles ne fait que de la paperasse, il ne propose aucune aide psychologique. » Outre l’indemnité versée par l’Etat pour chaque soldat mort pendant la guerre, la famille reçoit 3 000 hryvnias (59 euros) par mois de la ville d’Odessa pour Mykhaylo et 7 000 hryvnias (138 euros) mensuels pour son père au titre de sa pension de vétéran.

« Sortir du brouillard »

Les familles d’accueil sont une alternative aux orphelinats. Pas de doute, dans la grande maison construite par la fondation Olena Zelenska, l’épouse du président ukrainien, dans le cadre du projet « Une chambre pour l’enfance », à Mytnytsya, à une heure de Kiev, on aime les enfants. Iryna et Ivan Oumansky, bénéficiaires du programme, en avaient chacun deux d’une première union. Ils en ont eu quatre ensemble – les deux grands ont quitté le foyer. Et ils hébergent six enfants placés dont trois sœurs venues, en 2024, d’un orphelinat.

Oksana, 14 ans, est l’aînée des trois sœurs. Ses lunettes rondes épousent un visage de même forme.« J’ai changé depuis que je suis ici, assure-t-elle, profitant des parts de tarte disposées pour le visiteur, même si je n’aime pas trop l’école, je suis plus intelligente et j’ai changé de look. » Aucun regret d’avoir quitté l’orphelinat, « on était enfermées, on ne voyait rien de la guerre. Maintenant, je vois tant de choses sur mon téléphone que je n’ai pas peur ».

Au même moment, une sirène d’alerte retentit. Du regard, elle tente d’apercevoir par la fenêtre un éventuel drone russe. « Je me demandais s’ils [la défense ukrainienne] avaient réussi à le détruire. »

Le retour d’école de sept autres enfants de la famille, tout juste descendus du minivan conduit par Ivan, permet de mieux comprendre le regard fatigué d’Iryna Oumansky. « Ils sont plus traumatisés par les accidents de leur vie que par la guerre, glisse-t-elle, j’ai la conviction de participer à l’effort national : chaque enfant compte plus que jamais pour l’avenir du pays. Si, à court terme, notre destin est entre les mains des soldats, à long terme, il est entre les nôtres. Mais c’est lourd à porter. » Pour Oksana Lebedieva, de Gen.Ukrainian, « si on peut reconstruire des ponts, des routes, des usines, on ne peut pas revivre son enfance, il faut tout faire pour leur permettre de la vivre ».

Maksym Trebushnyi incarne, à sa manière, cette génération d’enfants survivants. Sa mère, Olga, est morte au cours de l’été 2024, à l’hôpital, après avoir été violée par des soldats russes dans la région de Zaporijia occupée par les Russes. Il avait dix-sept ans. Le Monde le rencontre, mi-octobre, dans un café-librairie de Kiev, près de son collège technique et de l’internat qui l’accueille aujourd’hui. « Le jour de son anniversaire, relate-t-il, avec l’aide d’une traductrice en langue des signes, ma mère était sortie avec des amies. Je l’ai vue revenir en sang à la maison, elle ne voulait pas dire ce qui s’était passé, je l’ai forcée à aller à l’hôpital. Elle est morte une semaine après. » Sourd et muet de naissance, il a tenté de saisir la police et la justice locales pour connaître la vérité et traquer les coupables. En vain. Sa grand-mère Nadya, qui vivait avec eux, décède quelque temps après.

Sans père ni autre parent, il se retrouve seulet sans ressources, tiraillé par la faim. Il se rend à Rostov et travaille sur des chantiers où il perd un doigt et ne reçoit toujours pas de salaire. Les réseaux sociaux vont le sauver. Paulina, une jeune femme, d’un an plus jeune que lui, également sourde et muette, habitante de Zaporijia (sous contrôle ukrainien),le met en contact avec Save Ukraine, qui organise, clandestinement, en décembre 2025, son évacuation vers l’Ukraine libre.

Paulina, aussi menue qu’il est costaud, est devenue sa compagne, elle le rejoint dans le café-librairie. Elle loue sa gentillesse, son humour et son moral à toute épreuve. En retour, Maksym vante sa modestie et son ouverture d’esprit. Elle et sa famille l’ont aidé à « sortir du brouillard ». Désormais, il veut témoigner. « La guerre m’a brutalement rendu adulte et fait découvrir ce qu’être ukrainien signifiait. Si je ne laisse plus la haine me miner de l’intérieur, la colère demeure, je parle pour que l’on connaisse les atrocités et les crimes commis par les Russes et les Tchétchènes dans les territoires occupés. »

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