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« On nous a tués » La liquidation de Novaïa Gazeta, dernier journal indépendant de Russie

« Ils nous ont tués » : Novaïa Gazeta annonce sa fermeture après plus de 30 ans d'existence

Le rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, lauréat du prix Nobel de la paix, avait déjà d été victime d’une agression qui a failli lui coûter la vue
Oct 31, 2026

Novaïa Gazeta et Le Monde

En Russie, plus d’une trentaine de journalistes travaillant pour divers médias sont aujourd’hui en prison. Factuel mais prudent, respectant à la lettre des lois de plus en plus répressives et s’imposant une croissante autocensure, Novaïa Gazeta avait réussi à survivre depuis 2022. Sans doute grâce à l’aura internationale du Prix Nobel de la paix de Dmitri Mouratov, l’un des fondateurs du journal. Et, longtemps aussi, grâce à la personnalité de l’un de ses actionnaires, Mikhaïl Gorbatchev, le dernier leader soviétique et père de la Perestroïka, décédé le 30 août 2022. Ces deux cautions morales, en octobre 2026, n’auront pas suffi à sauver Novaïa Gazeta face à l’opération des services spéciaux du FSB.

On nous a tués.

Le 9 novembre, nous éteindrons la lumière dans notre maison, où nous avons vécu pendant 30 ans, nous éteindrons les serveurs et nous partirons. Le journal n’existe plus. Les autorités russes et les services secrets russes ont contraint la rédaction à cesser ses activités.

Ces années ont été heureuses, remplies de créativité et d’espoirs, de lecteurs, d’amis, d’articles et de films. Par moments, ces années ont été désespérément amères.

Amères, car c’est précisément sous ce régime, et non pas pendant les années 90 marquées par la criminalité organisée, que nos collègues ont été assassinés pour des motifs politiques, pour avoir accompli leur devoir professionnel et civique : Igor Domnikov, Youri Schekochikhin, Anna Politkovskaïa, Stas Markelov, Anastasia Babourova, Natalia Estemirova.

Parallèlement à la lettre d’expulsion, le système de dons qui nous permettait de recevoir des contributions de nos lecteurs a été désactivé. Autrement dit, on nous a privés de nos moyens de subsistance. Complètement.

Il s’agit d’une action coordonnée. Personne ne sera convaincu par les justifications des banques, qui prétendent agir ainsi en vertu de règles internes à leur entreprise. Il s’agit de règles externes, imposées par l’appareil répressif de l’État, par des agents du FSB qui se sont infiltrés au sein de chaque organisation.Ils considèrent le pays comme leur propriété.

Après le début des hostilités, on nous a, comme à tous les autres journalistes, privés de la possibilité de parler des événements les plus importants et les plus tragiques de l’actualité. Des lois ont été adoptées qui ont rétabli la censure dans le pays. Par la suite, cette censure s’est étendue à pratiquement tous les domaines de la vie humaine.

Les autorités ont bloqué toutes nos ressources en ligne. L’État nous a confisqué notre imprimerie, tandis que les agents des services secrets et les censeurs, installés dans d’autres imprimeries, nous refusaient la publication du journal. Bon nombre de nos collaborateurs ont été contraints de quitter le pays.

Par la suite, l’État nous a retiré notre enregistrement entant que média, nous privant ainsi du droit de gagner notre vie par notre travail.

Le rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, lauréat du prix Nobel de la paix, a été victime d’une agression qui a failli lui coûter la vue. Aucune procédure pénale n’a été ouverte, bien que les auteurs soient connus.

Par la suite, nos journalistes ont commencé à être qualifiés d’« agents étrangers », à commencer par le rédacteur en chef.

Puis, des procédures administratives ont été engagées contre la direction de la rédaction.

En Tchétchénie, notre chroniqueuse Elena Milashina a été enlevée et battue jusqu’à en être à demi morte.

Le rédacteur en chef du journal, Oleg Roldougine, a été pris en otage, accusé d’exercer le métier de journaliste. Le procès aura lieu prochainement.

La rédaction de Novaya Gazeta a fait l’objet d’une perquisition qui a duré plusieurs heures ; le domicile du rédacteur en chef a également été perquisitionné.

En septembre de cette année, toute la rédaction a été déclarée« agent étranger », avec plus d’une centaine de personnes inscrites sur les listes des participants : journalistes et auteurs.

Pendant près de 5 ans, nous avons pu travailler dans un environnement étouffant, sous la surveillance des services secrets.

Et maintenant, c’est fini. Nous nous retrouvons dans la « zone mortelle ».

Ce n’est pas seulement notre histoire personnelle. C’est l’histoire d’un pays et d’une société que l’on achève de la même manière.

Ce sont le FSB, le ministère de la Justice, le parquet et tous ceux qui ont privatisé l’État et usurpé le pouvoir qui agissent ainsi. Il ne s’agit pas d’un ressentiment soviétique : sous ce prétexte, une dictature militaire a pratiquement été mise en place.

Ils prétendent défendre l’ordre constitutionnel. Non, c’est un régime anticonstitutionnel. Car la Constitution a été violée, et, la bouche scellée, jetée en prison pour une peine interminable. Tout comme les milliers de citoyens de ce pays qui se sont simplement conformés à ses articles. Tout comme les dizaines de milliers d’autres citoyens du pays qui ont été contraints de devenir des réfugiés, abandonnant leurs foyers pour partir vers l’inconnu.

Cessez de dire que nous ne sommes pas en 1937, à l’époque de Staline, et que les répressions revêtent un certain « caractère numérique ». Il s’agit bien de répressions d’État. Et ce sont des êtres humains, et non des chiffres, qui meurent dans les cellules. Point final.

La vie humaine a perdu tout son sens et toute sa valeur.

Le mot « Constitution » suscite le sarcasme et le rire. Chez tout le monde. Même chez les juges. Surtout chez les juges. Personne ne croit que ce soit la loi fondamentale du pays et que le président ait prêté serment sur celle-ci. Remarquez que la propagande officielle ne qualifie plus depuis longtemps le président de garant de la Constitution.

Dans le pays, les droits et libertés de l’homme ont été supprimés, et leur défense est assimilée à un crime. Les élections et les organes de pouvoir élus ont été supprimés de facto. Les institutions publiques ont été démantelées. La liberté de conscience et la dignité humaine ont été bafouées. La vie privée a été mise à nu par des mains sales.

N’est-ce pas une véritable moquerie que de lire aujourd’hui l’article 29 de la Constitution : « La censure est interdite » ? La justice a été anéantie, tout comme la loi et le droit. Avoir des convictions, c’est désormais de la trahison d’État.

Mais la trahison, c’est quand l’État trahit sa propre Constitution. Et cette trahison est un crime continu, qui se déroule actuellement sous les yeux du monde entier.

L’assassinat de Novaïa Gazeta en est une preuve supplémentaire.

Toutes ces années, c’est précisément de cela que nous avons parlé. Tant que nous le pouvions. C’est pour cela qu’on nous a tués.

Merci à tous ceux qui nous ont entendus.

La rédaction

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