Analyses

Manifestation contre la hausse du prix des transports en commun devant les locaux de la Mairie de Kyiv

C'est une lutte pour préserver les vestiges de l'État-providence, que la politique néolibérale ne cesse de mettre à mal.

Aug 22, 2026

Source: article de Mihailo Samsonenko publié en ukrainien par la revue Spylne-Common le 20 août 2026

Traduction française: RESU-Belgique avec l'assistance de DEEPL.

L'article suivant a le mérite d'analyser en profondeur une mobilisation sociale récente en Ukraine: la lutte contre l'augmentation des prix du transport mlunicipal à Kyiv. Dans le contexte de la guerre, la vitalité démocratique de la société ukrainienne est un élément vital. Il traduit l'engagement de nombreux secteurs à repousser l'agression russe pour pouvoir construire une Ukraine plus juste, plus égale, plus sociale. Cette imbrication entre mobilisations sociales et résistance contre l'envahisseur est une des clés de l'échec de l'armée russe malgré les moyens beaucoup plus puissants dont elle dispose. (intro RESU-Belgique)

Les transports en commun constituent l’un des aspects fondamentaux de la vie de toutes les villes modernes. Et pratiquement partout,la question de l’accessibilité des transports municipaux est directement liée à de nombreux autres domaines de la vie sociale : qu'il s'agisse du droit au travail, de l'accessibilité des infrastructures sociales et administratives de la ville, de l'environnement, de l'éducation, et de bien d'autres « questions » encore. Et dans le contexte de l'Ukraine d'aujourd'hui, les transports publics, c'est aussi la lutte pour préserver les vestiges de l'État-providence, que la politique néolibérale ne cesse de mettre à mal.

Cet été, la capitale est devenue le théâtre de cette lutte. Le 18 mai, l’administration municipale de Kyiv a publié et soumis à la consultation publique un projet d’arrêté « relatif à la fixation des tarifs des services de transport de passagers et du prix des titres de transport dans les transports urbains de passagers fonctionnant en mode normal ». Selon la proposition des autorités municipales, à partir du 15 juillet, les tarifs des transports en commun devaient être multipliés: pour un trajet simple, les habitants de Kyiv auraient dû payer non pas 8 UAH, mais 301; pour une carte illimitée, 4 875 UAH au lieu de 1 300 UAHx Pour recharger une carte de transport via le service en ligne « Kyiv numérique »pour 50 trajets ou plus, il aurait fallu payer 25 UAH au lieu de 6 UAH 50 kopecks ; pour un abonnement mensuel de 46 trajets — 1 088 UAH au lieu de 290 UAH, de 62 trajets — 1 463 UAH au lieu de 390 UAH, de 92 trajets — 2 156 UAH au lieu de 575 UAH, et de 124 trajets — 2 888 UAH au lieu de 770 UAH. Ainsi, les tarifs devaient être multipliés par près de quatre d'un seul coup, ce qui a suscité l'indignation des experts en transport urbain et des militants.

Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, alors que les habitants et les visiteurs de la capitale sont déjà contraints de payer 30 UAH par trajet, une campagne publique en faveur d’un transport public abordable se poursuit ; elle est devenue l’un des rares exemples de protestation sociale depuis le début de l’invasion à grande échelle. Parallèlement aux manifestations de masse contre la destitution de Mykhailo Fedorov de son poste de ministre de la Défense ukrainien, les actions contre la hausse des tarifs rassemblent régulièrement plusieurs dizaines de personnes devant les locaux de l’administration municipale de Kyiv et, grâce aux efforts des militants, ouvrent la voie à l’intégration d’un vaste agenda social dans le discours public. Ces questions, qui, disons-le franchement, sont très rarement abordées dans la rue principale de la ville et ne font que rarement l’objet d’une couverture médiatique, ne concernent pas seulement l’inadéquation des tarifs proposés par rapport à la situation financière des couches les plus vulnérables de la population, mais aussi des thèses plus profondes, conceptuelles et radicales sur la nature sociale des transports publics et la possibilité de supprimer la tarification des transports en commun en tant que telle. C’est précisément pour cette raison que la campagne contre la hausse des tarifs et le mouvement « Initiative populaire », qui s’est formé autour d’elle sous ce nom, présentent un intérêt particulier.

Comment les tarifs destransports en commun ont-ils évolué à Kyiv ?

Infographie sur l’augmentation des tarifs des transports à Kyiv de 1991 à 2017: les tarifs du métro. Source : «Slovo i Dilo ».

Infographie sur l’augmentation des tarifs des transports à Kyiv de 1991 à 2017: les tarifs des autobus, trolleybus et trams. Source : «Slovo i Dilo ».

Entre 1991 et 1996, les tarifs ont changé chaque année,souvent à plusieurs reprises. Par ailleurs, les prix des titres de transport dans le métro et dans les transports de surface différaient parfois (voir l'infographie). Par la suite, le rythme des hausses s’est ralenti : la hausse suivante n’a eu lieu qu’en 2000 — passant de 30 à 50 kopecks par ticket —,puis, dès 2008, le prix du trajet est passé à 1 hryvnia 50 kopecks dans les transports de surface et à 2 hryvnias par jeton dans le métro. La seule baisse de prix a eu lieu en 2009 : à l’époque, un jeton de métro ne coûtait que 1 hryvnia 70 kopecks. L’année suivante, le tarif est revenu à 2 hryvnias, tandis que le prix du trajet dans les transports de surface est resté tout ce temps à 1 hryvnia 50 kopecks. En 2015 et 2017, de nouvelles hausses tarifaires ont eu lieu : dans le métro, les tarifs sont passés à 4 puis 5 hryvnias, et dans les transports en surface, à 3 puis 4 hryvnias. La hausse de 2015, ou plus précisément les intentions des autorités municipales annoncées dès la fin de l'année 2014, ont déclenché une série d'actions de protestation menées par les organisations de gauche de l'époque, notamment l’« Opposition de gauche» et la génération précédente de « Action directe » . C’est à cette époque qu’ont eu lieu les célèbres sauts collectifs par-dessus les tourniquets du métro, sous le slogan « La billetterie ne fonctionne pas !», bien connus dans les milieux militants. Il est important de noter que ces actions n’étaient pas seulement une réaction à la hausse des prix, mais qu’elles proposaient également un programme positif : la mise en place de la gratuité des transports en commun à Kyiv.

L’avant-dernière augmentation du prix des titres de transport a eu lieu en 2018, lorsque le ticket à l’unité à 8 hryvnias a été introduit, tant pour le métro que pour les transports terrestres. Il est à noter qu’à l’époque, la réaction de la société était mitigée : le parti d’extrême droite «Svoboda » avait lancé une manifestation contre cette décision et déposé auprès du Conseil municipal de Kyiv un projet de résolution visant à instaurer un moratoire sur la hausse des tarifs.

Dans le même temps, un groupe de personnes portant l’uniforme de la société municipale « Métro de Kyiv »2 a manifesté en faveur de la hausse des tarifs, y voyant une opportunité d’augmenter les salaires et d’améliorer les infrastructures de transport.

En 2021, l’Administration municipale de Kyiv a de nouveau tenté d’augmenter les tarifs — cette fois-ci directement à 20 UAH. Le 19 novembre, un rassemblement organisé par le « Mouvement social » s’est tenu devant les locaux de l’administration. Une liste de dix revendications a été présentée aux autorités municipales, soulignant la nécessité d’abandonner le concept de « rentabilité » des transports publics. À l’époque, les militants proposaient des solutions alternatives pour augmenter les recettes issues de son exploitation : l’extension du réseau de transport, le développement des transports de grande capacité, l’uniformisation du parc de véhicules et l’amélioration de l’attractivité grâce à la mise en place d’abonnements sociaux, dont le coût ne dépasserait pas 10 % du salaire minimum. Des revendications ont également été formulées concernant la démocratisation du processus décisionnel en matière d’achats dans le domaine des transports, tant par la mise en place d’une comptabilité transparente que par l’instauration d’un contrôle ouvrier sur l’entreprise municipale « Kyivpastrans ».

Finalement, l’administration municipale de Kyiv a refusé d’augmenter les tarifs de transport à 20 UAH ; ainsi, jusqu’à récemment, les prix étaient restés au niveau de 2018. Entre le début de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022, et le 16 mai 2022, les transports en commun à Kyiv étaient gratuits. Après le rétablissement de la tarification, le maire de Kyiv, Vitali Klitschko, a souligné à plusieurs reprises que la question de l’augmentation des tarifs des transports ne serait pas envisagée avant la fin de la guerre. La dernière fois qu’une telle déclaration a été faite, c’était récemment — en septembre 2025. Et pourtant, dès cette année, la position des autorités a radicalement changé : une multiplication par près de quatre des tarifs est soudainement devenue une « mesure inévitable », que les habitants de Kyiv ont été invités à accepter et à se serrer une nouvelle fois la ceinture. Cette décision — tout comme les précédentes hausses du prix des transports — s’est heurtée à la résistance de la population.

Manifestation contre la hausse du prix des transports en commun devant les locaux de l’administration municipale de Kyiv

De la consultation publique à la conférence de presse

Du 18 mai au 1er juin s’est déroulée la consultation publique sur le projet d’arrêté relatif à l’augmentation des tarifs des transports en commun, et le 29 mai, on a appris que le Conseil municipal de Kyiv avait voté contre un moratoire sur la hausse du prix des transports en commun. D’après les résultats dela consultation publique, il est apparu que 96 % des participants s’étaient prononcés contre l’adoption de l’arrêté. Au total, 1 377 personnes ont pris part à la consultation.

Bien que ce chiffre ne soit évidemment pas représentatif de l’ensemble de la population de Kyiv, il est significatif compte tenu du nombre total de participants aux consultations publiques, qui s’élève à 8 894 personnes. Outre le vote sous forme de « Oui/Non », il convient de noter le soutien apporté par les participants à la proposition de l’association « Passagers de Kyiv », qui s’occupe des questions d’infrastructures de transport de la capitale. La proposition s’appuyait sur l’expérience des grandes villes européennes et prévoyait le modèle tarifaire suivant :

• 20 UAH — ticket avec correspondance dans un délai de 45minutes (tarif de base) ;

• 30 UAH — ticket avec correspondance dans un délai de 90 minutes ;

• 80 UAH — ticket valable 1 jour ;

• 1 000 UAH — abonnement mensuel.

« Passagers de Kyiv » s’est prononcée en faveur d’une augmentation des tarifs, tout en soulignant que celle-ci devait concerner uniquement les tickets à l’unité, tandis que les abonnements, au contraire, devaient devenir moins chers que le tarif de « 8 UAH ». Cette proposition a été présentée comme une transitionvers le « modèle européen », où la priorité est donnée à ceux qui utilisent régulièrement les transports en commun.

Les étudiants se sont également opposés à la hausse des tarifs. Le syndicat étudiant indépendant « Action directe » a, dans le cadre du débat public, adressé une lettre à la Mairie de Kyiv pour exiger l’arrêt de la procédure d’adoption du projet d’arrêté et le maintien des tarifs en vigueur. Dans sa déclaration, le syndicat a souligné que l’augmentation des tarifs était incompatible avec le montant des bourses d’études3. En outre, le syndicat a souligné le caractère social des transports publics et le caractère économiquement injustifié de ces hausses.

Il est à noter que des représentants des instances officielles d’autonomie étudiante de l’Université nationale de Kyiv « Taras Shevchenko » et de l’Université nationale « Académie de Kyiv-Mohyla » se sont également prononcés contre l’augmentation du prix des titres de transport . La Chambre des délégués de la Conférence des étudiants de l’Université nationale de Kyiv a adressé une lettre à la Mairie de Kyiv pour exiger l’instauration d’un moratoire sur l’augmentation du prix des titres de transport jusqu’à la fin de l’état d’urgence et le gel du prix des titres de transport étudiants à tarif réduit. La Congrégation des étudiants de l’Académie de Kyiv-Mohyla, quant à elle, a formulé la demande de suspendre l’examen du projet jusqu’à la publication du rapport « sur la mobilité et la situation socio-économique des habitants de Kyiv ».

Le principal argument avancé par les étudiants porte sur le montant des bourses, qui ne couvrent même pas le seuil de subsistance, pourtant déjà très bas. Depuis longtemps déjà, les étudiants ne peuvent plus compter sur leur bourse comme seule source de revenus. Les initiatives telles que l’augmentation des tarifs grèvent de plus en plus le solde des bourses : même la carte de transport la moins chère, prévue dans le projet initial d’arrêté, coûterait plus d’un quart d’une bourse universitaire standard — 544 UAH sur 2000 UAH. Ajouté aux frais de résidence universitaire, cela absorberait la majeure partie de cette bourse, simplement pour disposer d’un logement et pouvoir se rendre de la résidence aux bâtiments universitaires et vice-versa. Dans le contexte de Kyiv, où le campus de l’Université nationale de Kyiv est situé au parc des expositions VDNG, une partie des bâtiments se trouve dans le centre-ville et à Lukyanivka, tandis que les résidences universitaires de la Mohyla de Podil sont situées à Troieshchyna et même en dehors de la ville, à Vorzel. Le trajet « université-domicile » aux nouveaux tarifs apparaît de plus en plus comme un luxe plutôt qu’une nécessité fondamentale.

Le 29 mai s’est tenue une table ronde organisée par le Conseil public auprès de l’administration municipale de Kyiv (KMDA) — un organe consultatif présenté comme un levier d’influence de la société civile sur les autorités municipales. L’événement s’est déroulé sous la forme d’une rencontre bilatérale entre des « militants » et des représentants de l’administration. Ces derniers ont exposé la « justification économique » déjà bien connue de l’augmentation du prix des titres de transport, en invoquant la hausse des prix de l’électricité, du carburant et d’autres ressources, ainsi que l’augmentation du salaire minimum. De leur côté, les militants ont mis l’accent sur les problèmes de mobilité économique et d’automobilisation de la ville. Les «Passagers de Kyiv » ont présenté leur projet alternatif susmentionné et ont souligné qu’en cas d’augmentation des tarifs, le coût de production du transport ne ferait qu’augmenter, car le nombre de passagers diminuerait. Un moment marquant de la réunion a été celui où la question a été posée de savoir quels participants s’étaient rendus à la réunion en transports en commun et quels étaient ceux qui avaient utilisé leur propre voiture. Et, aussi caricatural que cela puisse paraître, il s’est avéré que la majorité des représentants des autorités étaient arrivés en voiture personnelle, tandis que les « militants » s’étaient pour la plupart rendus sur place en métro.

Autocollant de la campagne contre la hausse du prix des transports : « Non à la hausse du prix des transports ! Le nouveau tarif réduira vos revenus de 3 000 hryvnias »

Le 5 juin, on a appris le rejet de la pétition contre la hausse des tarifs, qui avait recueilli plus de 10 000 signatures4. En l’absence de toute information surla date à laquelle l’ADCM prévoyait d’adopter un arrêté relatif aux tarifs des transports, la nouvelle du rejet de la pétition est devenue le principal motif qui a servi à convoquer la première manifestation. Il convient de noter que cette pétition n’était que la première d’une série de cinq pétitions rejetées, chacune ayant recueilli un nombre suffisant de signatures, mais a été rejetée pour les mêmes raisons « économiquement justifiées ».

Le 10 juin, les militantes de «Action Directe » ont organisé une conférence de presse au Centre ukrainien des médias de crise, à laquelle elles ont invité un représentant du « Mouvement social », d’« Ekodiya » et de «Passagers de Kyiv ». L’idée de cette conférence était, d’une part, de souligner une nouvelle fois le caractère socialement néfaste de l’initiative de l’Administration municipale de Kyiv, en présentant les positions des urbanistes, des défenseurs de l’environnement, des militants pour les droits des étudiants et des travailleurs ; d’autre part, d’annoncer la manifestation prévue dès le lendemain. Il s'agissait aussi de tenter de déterminer dans quelle mesure une alliance était possible entre des groupes aux visions du monde divergentes sur le financement des transports publics, sur une plateforme commune contre la décision de l'entreprise des transports. Malheureusement, malgré la diffusion active d’informations sur cet événement dans les médias, les journalistes n’ont manifesté aucun intérêt pour celui-ci ; la conférence n’a donc été couverte que sur les sites du « Centre ukrainien des médias de crise » et d' « Action Directe». Toutefois, c’est précisément en tant que tentative de recherche de points communs que cet événement présentait un certain intérêt.

Selon les militants d' « Action Directe», pour atteindre l’objectif minimal prioritaire — le retrait du projet de décret tel qu’il a été soumis à la consultation publique —, il aurait été possible de s’assurer le soutien d’initiatives très médiatisées, telles que « Passagers de Kyiv », même si leur propre proposition prévoit une augmentation du prix des tickets à l’unité. Une fois contrée l’initiative des autorités, à laquelle toutes les parties concernées s’étaient opposées,  on aurait pu débattre sur ce que devrait être exactement le prix équitable du titre de transport. Sacrifier l’homogénéité idéologique au profit de la mobilisation massive —telle est l’une des réalités de l’activisme de rue ukrainien contemporain. Néanmoins, une telle alliance nécessite de l’initiative et des concessions mutuelles de toutes les parties, ce qui — comme l’ont montré tant la conférence de presse que la préparation de la manifestation — n’a pas été le cas cette fois-ci. Lors de la conférence elle-même, « Passagers » et « Éco-action» ont fait preuve d’un manque flagrant d’imagination politique, qualifiant les appels à la mise en place de la gratuité des transports de « populisme ». De plus, « Passagers » n’a finalement pas diffusé d’informations sur la manifestation, tandis que le « Mouvement social », en tant qu’initiateur de l’action, a exigé l’instauration d’un moratoire sur la hausse des tarifs, une revendication qui, de toute évidence, n’était pas soutenue par les défenseurs libéraux du projet alternatif. Cette fois-ci, il n’a donc pas été possible de former un « front uni », et il y a lieu de penser que cela a eu un impact négatif sur l’ampleur et l’efficacité des manifestations.

Le début des manifestations publiques

Le 11 juin a eu lieu la première manifestation contre la hausse des tarifs, lancée par le « Mouvement social » et organisée en collaboration avec les militant·e·s d'« Action directe » et de la « Ligue socialiste ukrainienne ».

Diverses organisations de la société civile, des blogueurs urbains populaires et même un parti politique extraparlementaire de tendance social-démocrate, « Narodovladia », ont été invités à diffuser les annonces et à participer à la manifestation. Bien que le parti ait refusé de diffuser les annonces concernant la manifestation pour des raisons de réputation, ses représentants se sont joints à l’action à titre personnel. De plus, les interventions du président de « Narodovladia », Youri Levtchenko, ont occupé une grande partie du temps alloué au « micro ouvert ». Pour un participant lambda, qui s’était joint à la manifestation après avoir vu l’annonce sur les réseaux sociaux, cela a pu donner l’impression que l’action était en quelque sorte une campagne de relations publiques menée par un parti politique. Néanmoins, la tribune était ouverte à tous ceux qui souhaitaient s’exprimer, ce dont ont activement profité non seulement les militantes des organisations représentées, mais aussi des participants « sans affiliation politique ». Des étudiants, des travailleuses et des militaires ont été invités à prendre la parole. En particulier, l’un des employés de l’entreprise publique « Métro de Kyiv» a déclaré que l’augmentation salariale promise pour lui et ses collègues5 serait neutralisée par la hausse significative des dépenses des autres membres de leurs familles.

Grâce à la couverture médiatique, environ 70 personnes se sont jointes à la manifestation, ce qui a en réalité dépassé les attentes d’au moins une partie des organisateurs. Certes, un certain pessimisme quant au potentiel de l’action était dû, d’une part, au faible intérêt de la population pour les manifestations sociales en temps de guerre ; d’autre part, par le faible capital social et l’influence médiatique des organisations de gauche ;et, troisièmement, par le fait que l’événement se déroulait un jour ouvrable6. L’heure et la date avaient été choisies de manière à engager le dialogue avec les autorités municipales précisément au moment où leurs représentants se trouvaient à leur poste de travail. Malgré toutes les craintes, le rassemblement a marqué le début réussi d’une campagne de protestation : elle a attiré des personnes venues de l’extérieur et a retenu l’attention des médias locaux populaires. À cette occasion, les représentants du « Mouvement social » ont remis à l’Administration municipale de Kyiv (KMDA) une pétition reprenant les mêmes « dix points » que ceux des manifestations de 2021.

Le 18 juin s’est tenue une séance plénière du Conseil municipal de Kyiv, au cours de laquelle la question des tarifs des transports en commun devait être réexaminée.Dans ce contexte, les militants du « Mouvement social » et de la « Ligue socialiste ukrainienne » ont organisé une nouvelle action — cette fois-ci dirigée directement contre les conseillers municipaux. Déployant une banderole sur laquelle on pouvait lire « Moratoire sur l’augmentation des tarifs », les participants ont distribué aux conseillers des tracts les appelant à voter en faveur de cette décision. Cependant, bien que la question des tarifs ait été soulevée par certains conseillers lors de la séance plénière, aucun vote n’a finalement eu lieu.

Le silence de la mairie et les « signaux contradictoires »

Au cours des semaines suivantes, la situation concernant les tarifs est restée incertaine : personne ne pouvait dire avec certitude quand une décision définitive serait prise au sujet du projet de décret controversé, ni si les tarifs seraient effectivement augmentés, comme prévu, à compter du 15 juillet.

Rétrospectivement, il semble que les autorités aient tenté de retarder l’annonce publique de la décision jusqu’au dernier moment et aient envoyé des « signaux contradictoires » afin de ne laisser aucune marge de manœuvre à la poursuite de la contestation. Ainsi, le 3 juillet, Leonid Yemets, conseiller municipal de Kyiv issu du groupe « Solidarité européenne », a annoncé que la séance plénière prévue la semaine suivante n'aurait pas lieu, et que, par conséquent, la dernière chance d'instaurer un moratoire serait perdue. Le 9 juillet, le département des infrastructures du transport de l’administration municipale de Kyiv a déclaré que le processus d’approbation de l’arrêté était en cours et qu’une fois signée, la décision serait publiée sur les portails d’information des autorités de Kyiv. Certains médias ont interprété cela comme un report de la décision concernant les tarifs. Cependant, le lendemain, le 10 juillet, ce même département a précisé qu’aucun report n’était prévu. Le soir même, des informations ont fait état de la publication d’un arrêté déjà adopté — il est intéressant de noter qu’il avait été signé dès le 7 juillet. La seule différence entre la décision finale et le projet précédent résidait dans la baisse du prix de l’abonnement mensuel illimité — de 4 875 UAH à 3 656 UAH.

Dès le 9 juillet, une nouvelle manifestation avait été annoncée. Elle était initialement prévue le jour de l'entrée en vigueur des nouveaux tarifs, soit le 15 juillet, car on s'attendait à ce que la décision soit finalement reportée. Cependant, lorsque la nouvelle s'est répandue que l'arrêté avait déjà été signé et que le nouveau tarif entrerait bel et bien en vigueur à cette date, il a été décidé de reporter l'action à la veille, soit le mardi 14 juillet à 10 h. Au sein du comité d’organisation informel de la campagne de protestation, les débats ont de nouveau fait rage quant à l’opportunité d’organiser l’action à ce moment précis, mais cette option a été approuvée à la majorité. Une partie des militants et militantes qui avaient co-organisé ou participé à l’action du 11 juin a créé un groupe de discussion public intitulé « Initiative populaire » — afin de rassembler les participants aux futures manifestations au sein d’un même espace d’information et de coordonner leurs actions communes. De plus, cette fois-ci, l’annonce de l’action dans les médias a bénéficié d’une couverture nettement plus large ; même l’association « Passagers de Kyiv » l’a soutenue, malgré des divergences notables quant à la vision de l’avenir des transports dans la capitale.

Le point culminant de la campagne de protestation

Le matin du 14 juillet, à la veille de la hausse des tarifs, s'est déroulée la manifestation la plus massive de toute la campagne de protestation. Des passants se sont joints au rassemblement devant les murs de l'administration municipale de Kyiv, et le nombre de participants a finalement atteint une centaine.

Au total, sous le soleil brûlant de juillet, les manifestants ont passé quatre heures à réclamer un dialogue avec les autorités municipales. Vers midi, un « assaut » pacifique a eu lieu contre la Mairie de Kyiv: une partie des militants est entrée dans les locaux de l’administration, scandant des slogans et dialoguant avec les conseillers municipaux de Kyiv et les représentants de la police. Dans le même temps, les autres participantes et participants à la manifestation n’ont pas été autorisés à entrer dans les locaux, ce qui a entraîné une scission de la manifestation. Le directeur adjoint de l’administration de la MAKC s’est joint à la discussion avec lesmilitantes à l’intérieur. Les manifestants lui ont demandé, ainsi qu’aux autres fonctionnaires avec lesquels ils discutaient, de préciser quand le maire Vitali Klitschko et les conseillers municipaux de Kyiv viendraient à leur rencontre. Les militants ont souligné qu’ils ne se disperseraient pas tant qu’ils n’auraient pas obtenu de réponse, et que, compte tenu de la chaleur, cela pourrait entraîner des incidents dangereux. De plus, l’un des participants a même averti qu’il y avait parmi les manifestants des jeunes en situation de risque suicidaire, et que si des « actes suicidaires » devaient se produire en raison de l’indifférence des autorités, ceux-ci pèseraient sur la conscience de la direction de l’administration municipale de Kyiv. Une heure et demie après l’ «assaut », le président du Conseil civique auprès de l’administration municipale de Kyiv s’est présenté devant les militants et a invité cinq représentants de la manifestation à participer à la réunion du Conseil civique le 16 juillet.

Pendant ce temps, la manifestation se poursuivait dans les escaliers : les participants faisaient des déclarations aux journalistes, prononçaient des discours et lisaient même un extrait du texte de David Harvey intitulé « Le droit à la ville ». L’action ne s’est terminée qu’aux alentours de 14 h. La persévérance de toutes les personnes impliquées a abouti à une invitation à la réunion du Conseil public — même si ce n’était pas l’objectif ultime, c’était au moins une preuve que les efforts des manifestants et manifestantes n’avaient pas été vains.

« L’Initiative populaire »au sein du Conseil municipal et le désintérêt de l’opinion publique

Le 15 juillet, deux événements se sont produits simultanément, qui ont considérablement influencé la suite de la campagne de protestation. Le premier— attendu depuis longtemps et perçu par tous comme inévitable — était l’entrée en vigueur des nouveaux tarifs. La seconde — inattendue et choquante — fut l’appel lancé par des militaires influents dans les médias à descendre dans la rue pour protester contre la destitution de Mikhaïl Fedorov de son poste de ministre de la Défense. En effet, personne ne s’attendait à ce que l’attention déjà insuffisante du public pour la mobilisation contre la hausse des tarifs soit encore davantage diluée par un nouveau sujet d’actualité bien plus médiatisé. Les militants des organisations participant aux manifestations contre la hausse des tarifs ont parfois été choqués par cette tournure des événements, car cette nouvelle campagne de protestation parallèle, qui avait le potentiel de devenir la réédition de la « révolution des cartons » de cette année, est apparue de nulle part, littéralement en une nuit.

Quelle que soit l’attitude à l’égard de ce nouveau rassemblement, le simple fait que les deux campagnes se soient chevauchées dans le temps a entraîné à la fois une fuite des participants et une perte d’attention de la part des médias.

Le 16 juillet au matin, près du théâtre Franko, des manifestations constantes rassemblant plusieurs milliers de personnes ont commencé pour s’opposer aux changements au sein du gouvernement. Le rassemblement en faveur de Fedorov se poursuivait encore à 15 h, alors que se tenait la réunion du Conseil public et que, dans le même temps, une manifestation de soutien aux militants présents à l’intérieur avait lieu dans la rue. Plusieurs personnes sont arrivées devant la mairie de Kyiv directement depuis les manifestations près du théâtre Franko, tandis qu’une grande partie des participants à l’action contre la hausse des tarifs s’est rendue, à l’issue de la réunion, à la manifestation en faveur de Fedorov. Ainsi, dans le contexte des rassemblements nationaux que beaucoup considéraient comme « plus importants», la manifestation contre la hausse des tarifs de transport était perçue comme une action très ciblée et « de niche ». Comme on pouvait s’y attendre, l’attention des journalistes à son égard était minime, car tous les grands médias se trouvaient à ce moment-là sur la place Franko.

Le « groupe de protestataires », invité à participer à la séance du Conseil public, comprenait un représentant du « Mouvement social »,d' « Action Directe», de la « Ligue socialiste ukrainienne », du Syndicat panukrainien des travailleurs de l’industrie, des entrepreneurs et des travailleurs migrants, ainsi qu’un manifestant indépendant. Malgré l’invitation, Vitali Klitschko n’a pas pris part à la discussion. La réunion s’est conclue par une décision unanime du Conseil : premièrement, s’adresser au maire pour exiger l’annulation de l’arrêté relatif aux tarifs ; deuxièmement, organiser un débat public approfondi d’une durée de trois mois, qui devrait avoir une influence réelle sur la décision finale concernant le prix des transports.

Parallèlement à la séance, une manifestation se déroulait dans la rue devant l’administration municipale de Kyiv ; par sa forme, elle s’apparentait davantage à une assemblée auto-organisée qu’à un rassemblement : les militants avaient installé des tables, apporté de l’eau et des friandises, distribuaient des tracts et discutaient avec les participants à la manifestation ainsi qu’avec les passants qui s’intéressaient à l’événement. Tout au long de l’action, un « micro ouvert » était à la disposition de tous ceux qui le souhaitaient. À l’issue de la réunion, vers 17 h, la manifestation a pris une forme plus classique, et c’est à ce moment-là que la décision du Conseil public a été annoncée.

Les perspectives de rassembler une manifestation sociale de masse, dans le contexte d’une campagne de grande envergure en faveur de Fedorov qui prenait de plus en plus d’ampleur, étaient bien maigres. Alors que l’attention des grands médias était rivée sur cette dernière, le groupe d’initiative des manifestations anti-tarifs tentait de se faire une place dans l’espace médiatique par les seuls moyens populaires disponibles : la mobilisation dans la rue et la diffusion d’annonces sur les réseaux sociaux. TikTok a joué un rôle particulier à cet égard, permettant de toucher rapidement un public aussi large que possible. Ainsi, la vidéo publiée sur le compte « Action directe », appelant à se joindre à la manifestation, a été visionnée plus de 200 000 fois.

Par la suite, certains participants et participantes à la manifestation ont expliqué qu’ils étaient venus précisément grâce à cette publication.

En attente d’une réaction de la Mairie de Kyiv

Le 19 juillet, jour de l’anniversaire de Vitali Klitschko, s’est tenue la quatrième manifestation contre la hausse des tarifs. Bien que le souhait de nombreux citoyens actifs et engagés ait été exaucé — la manifestation ayant eu lieu un jour de week-end et en dehors des heures de travail —, le nombre de participants a clairement diminué cette fois-ci. Par ailleurs, la manifestation a attiré l’attention de l’extrême droite, même si des affrontements ont pu être évités. Plusieurs jeunes hommes arborant des symboles reconnaissables sont restés un certain temps face aux manifestants, lançant parfois des cris désapprobateurs et prenant des photos des participants. Au cours de la manifestation elle-même, un militaire qui passait par là a pris la parole. Se présentant comme nationaliste, il a ouvertement réprimandé les extrémistes de droite pour leur désapprobation de la manifestation, et a également appelé les représentants de la police à se rendre au front.

Par la suite, le comité d’organisation de la campagne adécidé d’attendre la réponse à la lettre adressée au Conseil civique avant d’organiser la prochaine manifestation — le 11 août, marquant ainsi les deux mois écoulés depuis le début de la campagne. D’ici là, il a été décidé de recruter, parmi les participant·e·s de l’« Initiative populaire », des bénévoles chargés de contribuer à la mobilisation et à la diffusion médiatique.

Le 31 juillet, des militant·e·s du « Mouvement social » ont organisé une mini-action de sensibilisation à la sortie de la station de métro «Livoberezhna ». Ils ont discuté avec les passants et distribué des tracts appelant à se joindre aux manifestations. Cette « descente dans la rue », bien qu’elle n’ait pas directement entraîné une mobilisation massive, s’est avérée être une initiative positive qui a démontré une nouvelle fois la volonté des militants de sortir de la « bulle » de la scène de gauche Kyivienne.

La dernière manifestation en date contre la hausse des tarifs et en soutien à l’appel du Conseil civique a eu lieu le 11 août. Malgré un important travail de mobilisation, le nombre de participants n’a atteint qu’une trentaine de personnes, ce qui témoigne peut-être d’un désintérêt des habitants de la ville pour la campagne, ainsi que la perte de l’espoir de voir rétablis les anciens tarifs. On ne peut toutefois pas passer sous silence l’aspect positif de cette action : comparé aux deux manifestations précédentes, qui s’étaient largement estompées face aux actions menées à l’époque en faveur de Fedorov, ce rassemblement restreint a attiré l’attention des médias. De plus, des articles du type « Un retour à des tarifs de 8 hryvnias est-il possible ? », faisant référence à cette dernière manifestation, ont commencé à refaire surface dans l’espace médiatique. Cela laisse espérer un regain d’intérêt de la société pour ce sujet. Toutefois, à ce jour, aucune réponse claire n’a été apportée à la demande du Conseil civique, et la question de l’avenir des tarifs de transport à Kyiv reste donc en suspens.

Conclusions préliminaires

À l’heure actuelle, après deux mois d’une campagne de protestation active, l’avenir tant des tarifs de transport eux-mêmes que de la communauté de l’« Initiative populaire », qui s’est constituée autour de cette question, reste incertain. Et bien que le retour à l’ancien tarif de 8 UAH semble peu probable, le mouvement anti-tarifs dans son état actuel, ainsi que l’expérience acquise par les organisateurs et les participants aux manifestations durant cette période, constituent sans aucun doute une contribution positive au développement de la politique de gauche de base contemporaine en Ukraine et ouvrent la voie à la lutte future pour les droits sociaux. À partir de ce que nous avons vu, entendu et vécu pendant cette période, on peut tirer plusieurs conclusions préliminaires qui, à mon avis, doivent servir de leçons —ou du moins de sujets de réflexion.

La première concerne la question, déjà évoquée, d’une large coalition. Il faut reconnaître que le résultat de la campagne obtenu jusqu’à présent — l’invitation des militants au Conseil civique et la décision de celui-ci de s’adresser au maire — correspond précisément au scénario selon lequel pourrait agir une une coalition unie regroupant à la fois des initiatives de gauche, qui considèrent la mise en place de la gratuité des transports comme réaliste et souhaitable, et des groupes d’experts plus libéraux bénéficiant d’une influence médiatique et d’un soutien public, à l’image de « Passagers de Kyiv». D’abord, l’abrogation de l’arrêté, puis un dialogue sur l’avenir des transports publics. Dans le même temps, un tel scénario n’est pas sans risques: il existe notamment un risque de conflits internes et d’éviction progressive des voix les plus radicales au profit d’une modération « d’experts ». Beaucoup dépendra de la volonté de dialoguer et d’une mobilisation active au sein même de la communauté des manifestants qui, si une telle coalition venait à se former, serait probablement plus sceptique à l’égard des idées et de la symbolique de gauche.

Pourtant, la stratégie choisie présentait manifestement aussi des avantages. Elle a notamment favorisé l’union de divers groupes de gauche, parfois très tendues dans leurs relations personnelles. Elle a favorisé leur mobilisation et un début de leur démarginalisation, ainsi qu’au renforcement général de la réputation de la gauche grâce à un travail acharné et à la volonté de présenter ses idées au grand public. En ce qui concerne la symbolique, nous avons entendu à plusieurs reprises des personnes déclarer qu’elles seraient venues manifester « s’il n’y avait pas eu les drapeaux rouges». Et même au sein des groupes de manifestants, certains estiment parfois que cette symbolique — le drapeau rouge avec le logo du SR, et lors de la dernière manifestation, un autre drapeau rouge avec le logo de l’USL — rebute les personnes qui y sont hostiles. Ce problème est bien connu de toutes celles et tous ceux qui ont participé activement au mouvement de gauche au cours des dix dernières années : comment utiliser la symbolique de gauche de manière à ne pas contribuer à l’auto-marginalisation du mouvement au sein d’une société qui lui est hostile, et faut-il l’utiliser tout court ?

Il est évident qu’il n’existe pas de formule unique en la matière, et qu’il faut à chaque fois faire un choix conscient entre la tentative de changer la réputation des « drapeaux rouges » et la volonté de réduire les risques d’isolement du mouvement. La première option ne peut être rejetée comme a priori erronée, mais il faut savoir qu’elle exige des efforts bien plus importants, qui, dans certains cas, peuvent aller à l’encontre des objectifs immédiats de la manifestation. Quoi qu’il en soit, il convient de rendre hommage aux organisations qui n’hésitent pas à se présenter sous ces symboles, car c’est grâce à elles que cette campagne a vu le jour et continue d’exister. Elles méritent sans aucun doute que leurs symboles soient vus. Cependant, une autre question porte précisément sur le caractère pragmatique d’une telle stratégie, et à cet égard, il est peut-être encore trop tôt pour se prononcer définitivement.

Deuxièmement, les médias constituent aujourd’hui le fondement de toute campagne réussie. C’est précisément grâce au travail actif du groupe d’initiative de la contestation – qui s’est consacré à la rédaction de publications et de commentaires sur les réseaux sociaux, au tournage de courtes vidéos et à la diffusion d’annonces dans diverses communautés en ligne– que les manifestations ont pris une ampleur et une importance bien supérieures à celles des maigres rassemblements de sous-culture, ce que restaient souvent les rassemblements de la gauche radicale. Dans le contexte actuel, il ne faut pas compter uniquement sur les médias officiels. Bien que leur attention soit également indispensable, son absence ne signifie plus un échec médiatique total : la diffusion d’informations sur les manifestations via les chaînes Telegram et TikTok peut jouer un rôle bien plus important que la présence sur place de journalistes de « Suspilne » ou de « Kyiv-24 ».

Troisièmement, les manifestations de ces dernières annéesont démontré une capacité à s’auto-organiser rapidement grâce aux espacesouverts sur Internet. Cela concerne avant tout les groupes de discussion surTelegram, qui ont parfois même un avantage sur la planification minutieused’actions supervisées par des « militants expérimentés ». Il suffit de créer ungroupe de discussion et de diffuser efficacement un appel à manifester pourqu’une communauté prête à agir commence à se former autour d’un thème donné.Dans le cas d’actions plus grand public — comme le soutien à Fedorov ou lesmanifestations de l’année dernière contre la NABU et le SAP —, une tellecommunauté peut immédiatement prendre une ampleur massive, comme ce fut le casavec les « Gens aux pancartes en carton », qui ont fini par devenir unevéritable organisation.

Malheureusement, le mouvement anti-tarifs ne bénéficie pas d’une telle ampleur. Néanmoins, le groupe de discussion « Initiative populaire» compte actuellement 331 participants. Beaucoup d’entre eux échangent activement avec les autres sur les transports en commun, débattent avec leurs adversaires sur les réseaux sociaux, font campagne et développent l’initiative.On peut donc affirmer sans crainte que la création de ce groupe et le travail auprès de son public constituent un pas dans la bonne direction.

Il ne reste plus qu’une question essentielle : comment faire en sorte que ce milieu hétérogène et peu structuré donne naissance à uncgroupe de protestation solide, et que le fossé entre les « organisateurs » ou «militants » et les « participants lambda » se réduise le plus rapidement possible. C’est sans doute là que réside le succès d’une initiative citoyenne :faire naître une communauté auto-organisée et amener ceux qui n’étaient encore qu’hier des observateurs passifs à s’engager dans l’action politique active.

Mykhailo Samsonenko

 

Notes

1 Au taux de change actuel, 30 UAH représentent environ 0,57€. Pour calculer les différents montants mentionnés dans la suite du texte, 100 UAH font à peu près 1,9 €.

2 Selon les médias, il s’agissait d'employés du métro.

3 Et ce, malgré le fait qu’au printemps 2026, le montant des bourses ait été doublé.

4 Bien que 6 000 signataires suffisent pour que la pétition électronique soit examinée par les autorités municipales.

5 Il s’agissait d’une augmentation d’environ 10 %.

6 La manifestation a eu lieu un jeudi à 13 h, un jour ouvrable et en horaire de travail.

 

 

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