« L’infirmière a utilisé la lampe de poche de son téléphone pour pratiquer l’opération » : des hôpitaux privés de ressources dans les territoires occupés d’Ukraine
Les cliniques et les hôpitaux des zones touchées manquent de personnel, d'électricité et de médicaments

The Guardian, 7 octobre 2026
Au début de l’été, les couloirs autrefois animés de l’hôpital de district de Hola Prystan, une ville de la région de Kherson occupée par la Russie, étaient d’un calme inquiétant. Par moments, l’établissement était plongé dans l’obscurité lors de coupures d’électricité pouvant durer plusieurs heures.
Une grande partie du matériel médical et des fournitures de l’hôpital avait été volée et réaffectée à l’armée, et de nombreux membres du personnel expérimentés étaient partis.
« Ils [les forces russes] ont même emporté une partie du mobilier », raconte Natalia Sergeevna, qui a travaillé pendant plus de deux décennies comme infirmière dans cet hôpital avant de s’enfuir vers le territoire contrôlé par l’Ukraine en juillet.
D’une certaine manière, son hôpital avait eu de la chance, dit-elle, alors que d’autres établissements situés dans les territoires occupés par la Russie avaient été réaffectés à des fins militaires – comme cela a été le cas dans les régions limitrophes de l’Ukraine – ou tout simplement fermés.
Malgré ses infrastructures réduites au strict minimum et ses couloirs sombres, les gens continuaient de se rendre à l’hôpital,raconte Mme Sergeevna, effectuant souvent des trajets périlleux à travers le paysage miné de la région occupée de Kherson.
« Ils venaient avec des blessures et des lésions ; ils venaient chercher des oncologues, des endocrinologues ou des soins palliatifs. Des femmes continuaient à venir alors qu’elles étaient enceintes», raconte-t-elle, « mais chaque jour, il devenait de plus en plus difficile de les aider. »
Ces derniers mois, la situation s’est encore détériorée, les blocages et les pénuries d’approvisionnement laissant certains territoires occupés par la Russie avec une prise en charge médicale limitée.
En juin, la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine a déclaré que la situation à Olechky et à Hola Prystan, où travaillait Sergeevna, devenait désespérée, des milliers de personnes se retrouvant privées de nourriture, d’eau et de médicaments.
Elle a indiqué que les ambulances avaient cessé de se rendre au domicile des gens, l’assistance médicale n’étant disponible que pour les cas les plus urgents et des patients mourant lors des tentatives d’évacuation.
Sergeevna explique qu’elle était restée dans l’espoir d’une libération, mais qu’à l’approche de l’été, la situation était devenue insupportable. « Il n’y a pratiquement plus aucun moyen de pratiquer la moindre intervention chirurgicale ; même les procédures de base, comme l’ablation de polypes, ne sont plus possibles.
« Cette année, lors d’une césarienne, la patiente a développé une hémorragie utérine, mais il n’y avait pas de sang disponible pour une transfusion, car toutes les réserves avaient été envoyées aux soldats [russes] », explique-t-elle.
Un autre obstacle est la « passeportisation » forcée de la population dans les territoires occupés : les services médicaux sont refusés aux personnes qui ne disposent pas d’une assurance maladie obligatoire russe, laquelle ne peut être obtenue qu’avec un passeport russe.
« Ils nom vous traitent très mal si vous êtes ukrainienne. Nous n’avons aucun droit, ils nous disent en face : “vous n’êtes personne” », raconte Marina*, qui vit dans une ville occupée par les forces russes. Elle explique avoir dû être transportée à l’hôpital en 2023 après avoir développé des complications pendant sa grossesse et avoir accouché prématurément.
« Le bébé se présentait par le siège, et j’avais besoin d’une césarienne d’urgence. Je souffrais énormément », raconte-t-elle. « Mais il était 23 h 30, et le couvre-feu était en vigueur. Nous avons essayé de sortir, mais ils nous ont tiré dessus. »
Marina raconte avoir passé une nuit atroce, soignée par son mari et un voisin, avant de se précipiter à la clinique dès la levée du couvre-feu. « Quand nous sommes arrivés, il n’y avait ni obstétricien, ni personnel qualifié pour les grossesses, ni personne pour nous aider. J’ai finalement subi une césarienne avec l’aide de ma voisine, qui était infirmière, et heureusement, mon bébé et moi avons survécu.
« Dans des circonstances normales, nous aurions détecté cette complication, mais comme il n’y avait plus ni examens ni professionnels de santé dans notre ville, pas même d’échographe, je n’avais aucun moyen de la diagnostiquer », explique-t-elle.
Dans un autre cas, survenu plus tôt cette année, Sergeevna raconte que ses collègues ont été contraints de traiter une patiente atteinte d’endométriose sans anesthésie.
« Elle saignait lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital. Il n’y avait donc pas d’anesthésie, ni même d’électricité. Et l’infirmière de service a utilisé la lampe de poche de son téléphone pour pratiquer l’intervention, car il n’y avait pas d’autre solution. »
On ne dispose pas de chiffres précis ; mais les organisations qui suivent la situation dans la région constatent une probabilité d’augmentation de la mortalité maternelle et infantile, ainsi que des problèmes de santé à long terme. Des difficultés d’accès aux contraceptifs et à l’avortement sont également signalées.
Sergeevna explique que la situation est particulièrement grave pour les femmes, et qu’elle a dû s’occuper de femmes confrontées à divers problèmes de santé mentale en raison du manque de soins médicaux et des traumatismes qu’elles avaient subis, notamment des viols et l’esclavage sexuel.
Elle raconte qu’une jeune fille de 18 ans s’était présentée avec la lettre « Z » gravée à la lame sur le torse. En examinant sa blessure, Sergeevna a découvert que la jeune fille avait été violée. « Mais ce n’était pas pour cela qu’elle était venue nous voir ; elle avait trop honte pour l’admettre. Elle est venue uniquement parce qu’elle ne supportait plus la douleur causée par le gonflement et l’inflammation de la plaie. »
Avec peu de médecins restants dans son district et des ressources qui s’épuisaient, Sergeevna et son équipe ont fait de leur mieux pour la recoudre. « Mais nous ne pouvions rien faire d’autre pour elle. Nous n’avions pas les moyens de la dépister pour les MST ni de lui fournir des contraceptifs. Nous n’avions même aucun moyen de lui apporter un soutien psychologique. »
*Son nom a été changé






