Analyses

Les quatre mythes antifascistes de Poutine. Mythe n° 3 : « En Russie, les néonazis sont hors-la-loi »

L’activiste politique russe Anastasia Spartak démonte les quatre mythes à travers lesquels la Russie utilise des éléments de l’antifascisme

Comment concrètement l'antifascisme est-il aujourd'hui utilisé pour justifier la guerre et discréditer les adversaires de la Russie
Oct 23, 2026

Publication de la Fondation Rosa Luxemburg

Le 24 février 2022, Poutine a déclaré que l’objectif officiel de la guerre serait la « démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine ». Le même jour son porte-parole Dmitri Peskov, précisait que « dans l’idéal, l’Ukraine devrait être libérée, débarrassée des nazis, des sympathisants nazis et de leur idéologie ». Les médias russes qualifient les soldats russes d’antifascistes et les Ukrainiens de nazis, établissant un parallèle avec les événements du front est de la Seconde Guerre mondiale (1941–1945), connue en Russie sous le nom de Grande Guerre patriotique. « Comme en 1945, la victoire sera nôtre », a écrit Poutine le 9 mai 2022. Les soldats russes en Ukraine utilisent des symboles soviétiques. Ils portent des insignes représentant le marteau et la faucille, placent des drapeaux rouges sur les chars, reconstruisent les monuments à Lénine détruits dans les villes ukrainiennes occupées et arborent sur les bâtiments administratifs ukrainiens l’étendard de la Victoire — une copie de celui hissé sur le Reichstag le 1er mai 1945 — pour annoncer la conquête d’un territoire.

Ce texte de l’activiste politique russe Anastasia Spartak démonte les quatre mythes à travers lesquels la Russie utilise des éléments de l’antifascisme pour justifier sa guerre contre l’Ukraine.

Mythe n° 3 « En Russie, les néonazis sont hors-la-loi »

Ce qu’en dit Poutine : « Qu’est-ce que la dénazification ? J’en parlais avec mes collègues occidentaux ». « Quel est le problème ? Vous aussi, vous avez des radicaux. » Oui, nous en avons. Mais nous n’avons pas de radicaux au gouvernement. Et tout le monde admet qu’[en Ukraine] il y en a. Oui, nous avons peut-être quelques imbéciles qui se promènent avec une croix gammée, mais est-ce que nous les soutenons au niveau gouvernemental ? Avons-nous peut-être des milliers de personnes qui défilent aux flambeaux à Moscou ou dans d’autres capitales régionales, comme c’était le cas en Allemagne dans les années 1930 ? Est-ce que cela se produit chez nous ? Et [en Ukraine], en revanche, cela se produit, et ces personnes sont soutenues ».
En réalité : depuis que Poutine est arrivé au pouvoir, le Kremlin a flirté avec les mouvements d’extrême droite et a mené une politique de nationalisme contrôlé. Il y a eu des radicaux au gouvernement et des défilés néonazis à la lueur des torches. Les néonazis du monde entier ont exprimé leur soutien à la Russie.
Explication du mythe : Au début du XXe siècle, les « Centuries noires » firent leur apparition en Russie, une organisation d’extrême droite qui défendait le nationalisme russe [et l’antisémitisme], en le liant directement à l’autocratie et à l’orthodoxie. Après la victoire de la Révolution d’octobre, ses membres rejoignirent le mouvement blanc, qui rassemblait les forces anticommunistes. Dans les années 1930 et 1940, parmi les émigrés anticommunistes, partisans d’Adolf Hitler, naquirent les premiers partis fascistes russes. Ivan Iline figurait parmi les idéologues du fascisme russe. Après la victoire soviétique lors de la Grande Guerre patriotique, les idées d’extrême droite continuèrent à se répandre, surtout au sein de la diaspora russe. Soixante-dix ans plus tard, le président russe Vladimir Poutine allait qualifier Iline de « son philosophe préféré » et le citer en pleine guerre contre l'Ukraine.
Le nationalisme et le fascisme russes ont prospéré après l'effondrement de l'URSS, dans le vide idéologique qui s’ensuivit. L’internationalisme soviétique et la conscience de classe furent remplacés par le nationalisme bourgeois et la conscience nationaliste. Ce phénomène s’est manifesté dans toutes les anciennes républiques soviétiques, provoquant de nombreux conflits armés. La guerre en Ukraine, tout comme les conflits qui ont éclaté après la dissolution de l’Union soviétique en Moldavie, au Kirghizistan, au Tadjikistan et dans le Caucase du Nord et du Sud, présentent un dénominateur commun.
En 1994, la première guerre de Tchétchénie a éclaté en Russie, ce qui a entraîné une forte montée de la xénophobie à l’égard des soi-disant « personnes de nationalité caucasienne » dans les régions russes à majorité slave.
Sous la présidence d’Eltsine, les traits les plus marquants de l’extrême droite russe étaient le néopaganisme et la sous-culture des skinheads néonazis, entièrement importée de l’Occident, tout comme la version la plus radicale du capitalisme et les ravages causés par la thérapie économique de choc. Les skinheads néonazis russes formèrent des bandes qui s’en prenaient aux originaires du Caucase et d’Asie centrale, considérés comme responsables de tous les malheurs de la Russie. Les bandes et les organisations néonazies existaient avec la pleine complicité des autorités.
En 1999, Vladimir Poutine, directeur du FSB, est arrivé au pouvoir. Il a nommé Vladislav Sourkov, un homme issu du monde du théâtre et ayant un penchant pour les manipulations en coulisses, principal idéologue du Kremlin. C’est Sourkov qui a aidé Poutine à créer le parti Russie unie. C’est encore Sourkov qui a été désigné comme l’homme ayant mis entre les mains de Poutine les ouvrages du fasciste russe Ivan Iline. Et c’est Sourkov qui est devenu l’idéologue du projet de la Novorossiya dans les régions du sud-est de l’Ukraine, expression des ambitions impérialistes du gouvernement russe.
En 2005, Sourkov élabora un modèle de gouvernement pour Poutine, associé au concept de « démocratie souveraine ». Le système politique russe conservait en apparence les caractéristiques des démocraties occidentales, mais était en large mesure contrôlé par une classe dirigeante restreinte, qui ne laissait aux citoyens que très peu de possibilités de participation et d’influence effective. Parallèlement à ce modèle politique, un projet de «nationalisme contrôlé» fut élaboré, grâce auquel l’État établissait de fait son contrôle sur les nationalistes.
Dans les années 1990, le nationalisme avait pu se développer librement, mais dès le début des années 2000, les autorités ont commencé à jouer la carte nationaliste, résolvant ainsi plusieurs problèmes à la fois : se protéger contre les manifestations de masse, désigner les «personnes de nationalité caucasienne » comme ennemis, mettre l’extrême droite sous contrôle et l’opposer aux «étrangers » .
Au cours de la première décennie du nouveau siècle, le Kremlin a utilisé le nationalisme contrôlé comme un outil de consolidation politique. Cette stratégie s’est manifestée à travers des projets électoraux, des organisations de jeunesse et des mouvements sociaux d’extrême droite.

Projets électoraux

En 2003, Dmitri Rogozine, dirigeant du Congrès des communautés russes, une association d’organisations nationalistes, a été élu à la Douma d’État à la tête du bloc électoral qu’il avait fondé, le parti Rodina (Patrie). Le parti devait conquérir l’électorat « rouge-brun », en soustrayant des voix aux communistes grâce à la rhétorique anti-oligarchique de son principal économiste de gauche, Sergueï Glazyev. A cette époque,Rodina s’est fait connaître pour une vidéo électorale ouvertement raciste, intitulée « Nettoyons Moscou de ses ordures». Quatre ans plus tard, celui qui allait devenir vice-Premier ministre, figure de proue du complexe militaro-industriel russe et dirigeant de la société spatiale d’État chargée de la Station spatiale internationale, a fait le salut hitlérien sur scène aux côtés de néonazis lors de la Marche russe.
Rogozine a été représentant spécial de la Russie auprès de l’OTAN de 2008 à2011, ainsi qu’en Transnistrie en 2012.
Le 9 mai 2014, en pleine guerre dans le Donbass, Rogozine a déclaré : « Aujourd’hui,il est extrêmement important que tout le monde soit un antifasciste actif, car la lie du fascisme continue de vivre ». Le 23 septembre 2023, Dmitri Rogozine a été nommé sénateur de la Fédération de Russie pour la région temporairement occupée de Zaporijia. Le plus grand succès des nationalistes russes fut l’entrée de Rodina à la Douma et celle de Rogozine au Kremlin.
Il convient toutefois de noter que même le parti national-populiste LDPR de Vladimir Jirinovski se présentait en apparence comme nationaliste, mais qu’à partir du milieu des années 1990, il n’était plus perçu comme faisant partie du mouvement nationaliste russe à proprement parler.
La carrière de Rogozine a pris forme dans les années 2000, alors que le Kremlin menait des expériences idéologiques et qu’un jeune président Poutine cherchait encore son style politique.‍

À cette époque, le Kremlin cherchait des tactiques efficaces pour contrer les soi-disant «révolutions de couleur», ces soulèvements populaires qui avaient été perçus avec une grande inquiétude par les autorités russes : la Révolution des roses en Géorgie en 2003, la Révolution orange en Ukraine en 2004 et la Révolution des tulipes au Kirghizistan en 2005. Toutes avaient suivi des dynamiques similaires : des foules de citoyens mécontents occupaient les places centrales des villes, refusaient de se disperser et exigeaient la démission des dirigeants en place.

Mouvements de jeunesse

Sourkov eut alors l’idée de créer des mouvements de jeunesse contrôlés par l’État, capables de jouer un rôle décisif pour contrer d’autres manifestants, voire de les chasser de force des places. C’est ainsi qu’en 2005 naquit Naši, c’est-à-dire «Les nôtres ». L’organisation, initialement dénommée « Mouvement de jeunesse démocratique antifasciste interrégional Naši » fut fondée à l’occasion du soixantième anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique. Les principaux ennemis déclarés de cette organisation de jeunesse étaient « les organisations fascistes, les libéraux, les bureaucrates et les oligarques qui sympathisent avec eux ».
Au sein de ce soi-disant mouvement antifasciste, les hooligans de football d’extrême droite étaient censés se charger des actions violentes. Parmi eux figuraient les Gladiators du Spartak de Moscou et les Gallant Steeds du CSKA de Moscou, liés au réseau néonazi international Blood & Honour, qui avait l’habitude des affrontements de rue. À la demande du Kremlin, les hooligans de football d’extrême droite effectuaient le sale travail de Naši : ils passaient à tabac des militants et des journalistes, attaquaient les sièges des partis d’opposition et surveillaient d’importants chantiers.
En 2005, par exemple, ils ont saccagé le siège du Parti national-bolchevique d’Edouard Limonov.
En 2010, ces mêmes hooligans, armés de matraques, ont agressé des écologistes qui tentaient d’empêcher la construction d’une autoroute à péage aux environs de Moscou. L’activité publique croissante de l’extrême droite n’est pas passée inaperçue et  a provoqué une contre-offensive des antifascistes, qui ont attaqué un bâtiment administratif situé à proximité du tracé prévu pour l’autoroute. Ce fut la dernière grande action collective des antifascistes russes. Par la suite, les autorités se lancèrent dans une chasse aux « radicaux de gauche » et réprimèrent les militants les plus engagés, comme nous le verrons plus loin dans le Mythe n°4.
L’« antifascisme » de Naši consistait à lutter officiellement contre la xénophobie et à participer aux manifestations rituelles consacrées à la Grande Guerre patriotique. Le mouvement avait hérité de cet élément de son prédécesseur, l’organisation de jeunesse pro-Kremlin Idouchtchievmeste / (« Marcher ensemble »).

Mouvements de masse
‍

En 2005, Sourkov proposa de remplacer la célébration de l’anniversaire de la Grande Révolution socialiste d’octobre, le 7 novembre, par la Journée de l’unité nationale, le 4 novembre. Cette date devint un moment important de mobilisation pour l’extrême droite russe.
Le 4 novembre 2005 eut lieu à Moscou la première Marche russe, organisée par l’Union de la jeunesse eurasienne du philosophe d’extrême droite Aleksandr Douguine et par le Mouvement contre l’immigration illégale (DPNI), fondé par Alexandre Belov-Potkin et par la suite interdit. À l’époque, Douguine proposa de célébrer l’unité nationale par une marche de jeunes, s’appropriant ainsi une idée de la gauche, qui avait organisé sa propre manifestation intitulée «Anticapitalisme».
Naši adhéra à l’initiative de Douguine avec le slogan « Marche russe : nous sommes tous des nôtres » . Selon la police, environ deux mille personnes ont participé à la manifestation. Les médias ont diffusé des photos de colonnes de skinheads faisant le salut nazi dans le centre de Moscou.
Par la suite, Douguine a obtenu la possibilité de diriger un département au sein de la faculté de sociologie de l’Université d’État de Moscou et d’établir des contacts avec des organisations d’extrême droite et néofascistes européennes. Le DPNI est devenu la plus grande organisation nationaliste de Russie. Les années 2000 ont marqué l’apogée du mouvement d’extrême droite russe. Des dizaines d’organisations, y compris des formations néonazies radicales, ont vu le jour librement dans tout le pays, sans rencontrer de résistance de la part des autorités.
Selon le centre de surveillance Sova, la Russie comptait dans les années 2000 50 000 skinheads nazis. Leur objectif était la prise du pouvoir par le biais d’une révolution nazie, et leur principale méthode d’action était le terrorisme de rue.
En 2005, les nazis ont commis 152 meurtres enregistrés ; en 2009, on en a dénombré 548, selon le Comité d’enquête du parquet. En 2011, les néonazis du seul groupe NSO-Sever ont été reconnus coupables de 27 meurtres et de plus de 50 agressions, ainsi que de la préparation d’un attentat terroriste. En 2011 s’est tenu un procès très médiatisé contre l’« Organisation combattante des nationalistes russes », connue sous l’acronyme BORN. Cegroupe néonazi était spécialisé dans les assassinats politiques d’antifascistes qui avaient suscité une grande attention de la part du public. Entre 2008 et 2011, ses membres ont commis neuf meurtres. Parmi les victimes figuraient les antifascistes moscovites Fëdor Filatov, Ilia Džaparidze et Ivan Choutorskoï, le juge fédéral Eduard Tchouvachov, l’avocat Stanislav Markelov et la journaliste Anastasia Babourova. Au cours du procès, les membres de BORN ont témoigné les uns contre les autres. Il est ressorti de leurs déclarations que BORN opérait légalement sous la couverture de l’organisation nationaliste Rousskiy obraz  (« Image russe »), contrôlée par le Kremlin. Ilia Goryachev, l’idéologue de BORN, a déclaré au tribunal avoir communiqué directement avec les fonctionnaires de l’administration présidentielle Nikita Ivanov et Pavel Karpov.
Le responsable direct de « Russkiy 0braz » au sein de l’administration présidentielle était Leonid Simounine, représentant de l’organisation de jeunesse écologiste pro-Kremlin Mestnye (« Les locaux »). Goryachev a affirmé devant le tribunal que les données personnelles et les adresses des antifascistes trouvées sur son ordinateur faisaient partie d’une mission de « surveillance des antifascistes » qui lui avait été confiée par Alekseï Mitriouchine, garde du corps personnel du dirigeant de Naši.
Russkiy Obraz collaborait également directement avec Maksim Michtchenko, dirigeant de l’organisation de jeunesse pro-gouvernementale Rossiïa Molodaïa (« Jeune Russie »). Après l’assassinat de Choutorskoï, en 2009, les antifascistes ont saccagé son siège. Les membres du BORN ont été condamnés à la réclusion à perpétuité. Bien que l’affaire BORN ait fait l’objet d’une large couverture médiatique et que les liens entre les autorités et le milieu néonazi clandestin fussent évidents,aucun des fonctionnaires impliqués n’a été sanctionné.

Par la suite, des journalistes ont retrouvé la trace de Karpov en Ukraine, où il faisait partie des « gouvernements » des soi-disant« Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk. Leonid Simounine a été nommé conseiller ou vice-ministre de l’Énergie de la République populaire de Donetsk. En 2017, Maksim Michtchenko a été incarcéré à la suite d’une affaire de fraude. Alekseï Sergueïevitch Mitriouchine  est devenu président du club de rugbydu CSKA.
La politique du nationalisme contrôlé a pris fin en 2010, lorsque, le 11 décembre, plusieurs dizaines de milliers de hooligans de football ont provoqué des émeutes sur la place du Manège à Moscou après l’assassinat d’Egor Sviridov, supporter du Spartak. Le comportement des forces de l’ordre pendant l’enquête sur ce meurtre a été perçu comme une tentative d’étouffement de l’affaire au profit de certains fonctionnaires. La manifestation a dégénéré en affrontements avec la police. Plus de dix personnes ont été blessées, des dizaines de manifestants ont été interpellés et plusieurs ont été inculpés. Les journalistes ont été stupéfaits, constatant qu’« à Moscou, on n’avait pas vu de troubles d’une telle ampleur depuis le début des années 1990 ». Les émeutes dans le centre de Moscou et l’affaire BORN ont démontré que l’extrême droite avait désormais échappé à tout contrôle.
Entre 2010 et 2015, les forces de sécurité ont démantelé les principales organisations nationalistes. La tolérance manifeste, voire l’encouragement, de la part des forces de l’ordre ont cédé la place à une législation anti-extrémiste plus sévère, à une époque où, en Russie, on commençait à être incarcéré ne serait-ce que pour des contenus publiés sur les réseaux sociaux. Le DPNI et son successeur, Russkie (« Russes »), ont été interdits, tandis que leurs dirigeants, Aleksandr Potkine et Dmitri iDëmouchkine, se retrouvèrent en prison. L’État avait utilisé avec succès la carte nationaliste au cours des deux premiers mandats de Poutine et, lorsque le monstre qu’il avait nourri tenta de se libérer de son emprise, une opération policière mit fin au nationalisme de masse en Russie.

La fracture de 2014 et la guerre de 2022
‍

Les événements de 2014 en Ukraine, l’Euromaïdan et les hostilités armées qui s’ensuivirent dans l’est du pays provoquèrent une fracture définitive et le déclin de l’extrême droite russe.
Les soi-disants « impérialistes » ont soutenu les républiques autoproclamées du Donbass, tandis que leurs anciens compagnons, les néonazis, se sont rangés du côté de l’Ukraine. Ce phénomène a été qualifié, dans les milieux d’extrême droite, de « Grande division ».
Pour les impérialistes et les nationalistes russes, la guerre concrétise la conception du peuple russe « trinitaire », c’est-à-dire composé de trois parties. Il s’agit de la conception officielle de l’Empire russe, que les bolcheviks ont remplacée par l’idée de trois peuples indépendants : les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses.
En 2014, Igor Girkine (Strelkov), ancien officier du FSB ayant combattu en Transnistrie et en Bosnie, prit le commandement des milices du Donbass. En raison de ses idées monarchistes, les Serbes l’avaient surnommé « officier tsariste ».
Pour les néonazis, le régime de Poutine se présente comme néo-bolchevique et doit donc être détruit pour instaurer enfin l’ordre russe. C’est ainsi que Sergueï Korotkich, dit «Botsman», ancien dirigeant du NSO, et d’autres néonazis russes notoires se sont retrouvés à combattre aux côtés de l’Ukraine au sein des bataillons de volontaires.
En 2014, Korotkich a reçu un passeport ukrainien des mains du président Petro Poroshenko en remerciement des services particuliers qu’il avait rendus. Les figures de Strelkov et de Korotkich représentent les deux pôles contemporains de l’extrême droite russe.
Depuis 2014, cependant, même des nazis déclarés combattent aux côtés de la Russie au sein de Rusich, un groupe de reconnaissance, de sabotage et d’assaut qui utilise comme symbole le kolovrat, considéré comme l’équivalent russe de la croix gammée. Les membres de Rusich figuraient parmi les employés de la société militaire privée Wagner, idéologiquement proche de l’extrême droite. L’ ancien dirigeant de Wagner, l’entrepreneur Evgenyi Prigojine, organisait autrefois les services de restauration pour les hauts fonctionnaires de l’État et était devenu si proche du Kremlin qu’il avait été surnommé par les médias « le cuisinier de Poutine ».
Le 23 août 2023, exactement deux mois après la mutinerie manquée de la Wagner, le chef de la société, Evgenyi Prigojine, et le commandant Dmitri Outkine ont trouvé la mort dans un accident d’avion dans la région de Tver, dans des circonstances mystérieuses. Selon certaines reconstitutions, le commandant de l’unité Rusich, AlexeïMiltchakov , aurait combattu au sein de Wagner et servi dans la même unité que le fondateur de la société, Dmitri Outkine. Parmi les autres figures marquantes de Rusich figurent le commandant en second Jan Petrovski, surnommé Velikij Slavjan (« Grand Slave »), et Evgenyi Rasskazov, dit Topaz, qui diffuse ouvertement de la propagande nazie à travers des images et des messages satiriques.
Dans le même temps, les combattants de Rusich ne voient aucune contradiction dans le fait que la Russie mène une guerre en Ukraine sous le prétexte de la dénazification.
Rusich est bien connue des services de renseignement étrangers. En septembre 2022, l’unité et ses commandants ont été inscrits su rles listes de sanctions américaines pour la cruauté particulière dont ils ont fait preuve lors des combats dans la région de Kharkiv.
En avril 2020, le Mouvement impérial russe (RID), une organisation d’extrême droite dont la branche armée, la Légion impériale, combattant en Ukraine depuis 2014, avait fait l’objet de sanctions américaines. Le Mouvement impérial russe, fondé en 2002 à Saint-Pétersbourg par Stanislav Vorobiev, adhère à une idéologie monarchiste fondée, entre autres, sur la conviction que la Russie doit être dirigée par un descendant de la dynastie des Romanov, la famille du dernier tsar. Cette petite organisation d’extrême droite est restée inconnue du grand public jusqu’à ce qu’il apparaisse qu’elle disposait d’une véritable base d’entraînement près de Saint-Pétersbourg, baptisée Partizan. Le Mouvement impérial russe, tout comme Strelkov, bien qu’il combatte aux côtés de la Russie, porte un jugement très négatif sur Poutine.

La liste des unités d’extrême droite qui combattent aux côtés de la Russie est longue. Parmi celles-ci figurent « Española » et l’unité de reconnaissance moscovite de la 106e division aéroportée, des formations liées aux hooligans de football d’extrême droite, la Communauté cosaque slave du Nord et de nombreuses autres unités cosaques, ainsi que des combattants du mouvement « Union et renaissance slave russe (RUSOV), qui attire également des volontaires serbes et des partisans du panslavisme. Selon certaines informations, des combattants d’extrême droite appartenant à RUSOV, parmi lesquels des volontaires serbes, auraient rejoint le bataillon Soudoplatov [nom de l’opérateur du NKVD qui organisa notamment l’assassinat de Trotsky].
Dans les milieux universitaires, la participation de militants d’extrême droite à la guerre en Ukraine est largement reconnue ; les antifascistes eux-mêmes suivent et documentent leurs activités.
Le nombre de membres de ces unités n’est pas connu ; il s’agit probablement de dizaines ou de centaines de radicaux. Cependant, bien que ces chiffres puissent paraître insignifiants à première vue, derrière chaque combattant se cache en réalité un groupe d’affinités qui le soutient pour des raisons idéologiques et lui fournit tout ce dont il a besoin au front.
Des organisations d’extrême droite telles que la maison d’édition Čërnaja Sotnja (« Centurie noire») mobilisent leurs partisans et collectent des millions de roubles grâce au financement participatif. Leur travail bénévole contribue à pallier les lacunes de l’État. Elles achètent du matériel militaire, notamment des gilets pare-balles, des lunettes de vision nocturne, des lunettes de visée, des uniformes de camouflage, du matériel sanitaire, des 4x4 et même des véhicules blindés entiers pour le transport des troupes, et les envoient au front, étendant ainsi leur influence au sein des forces armées. Les autorités sont conscientes de la présence de l’extrême droite au front, mais ne s’y opposent en aucune manière ; au contraire, elles l’intègrent dans les rangs de l’armée régulière et dans le système médiatique.
En septembre 2022, Antifascist Europe a publié un texte consacré aux journalistes et aux médias d’extrême droite. Les néonazis russes sont devenus des propagandistes de guerre et racontent désormais comment « les soldats russes combattent le fascisme ukrainien ». Le texte affirme qu’une communauté de correspondants de guerre d’extrême droite s’est développée en Russie. Dans le brouillard de la guerre, ces personnalités deviennent de nouveaux points de référence et des leaders d’opinion pour la société. Le public fait confiance aux correspondants de guerre, et les journalistes d’extrême droite peuvent donc facilement exploiter la situation actuelle pour promouvoir leurs propres récits. En Russie, ces journalistes ne cachent pas leurs convictions et les expriment souvent ouvertement, soulignant leur rôle de spécialistes de l’extrême droite.

‍

Souscrire à la newsletter du comité

Newsletter
→