"Les carnets d'Irina" - une BD à partir d'un journal exceptionnel d'Irina Khorochounova, la vie quotidienne à Kyiv sous l'occupation nazie
Adaptés en BD par Brrémaud et Bauer, « Les carnets d’Irina » nous font connaître la vie quotidienne de Kyiv sous l'occupation nazie.

Sources: Editions "Petit à Petit" et revue "Les Annales"
Les « carnets de Kiev » d’Irina Khorochounova constituent un document exceptionnel unique sur l’occupation de Kiev par les nazis de septembre 1941 à novembre 1943.Traduits en français par Boris Czerny, ils ont été publiés en 2018 par les éditions Calmann Levy.
Ce journal vient d’être adapté en bande dessinée par Brrémaud et Bauer et publié sous le titre « Les carnets d’Irina » par les éditions « Petit à petit ».
Nous reprenons ici le compte-rendu du « Journal » par Thomas Chopard, publié par la revue« Les Annales » (n°3/2019).
Le journal, tenu par une jeune femme, Irina Khorochounova, pendant toute la durée de l’occupation allemande de la ville soviétique de Kiev entre 1941 et 1943, s’avère un document exceptionnel sur cette période, servi par une édition scientifique de grande qualité menée par Boris Czerny, professeur de littérature et de civilisation russe à l’université de Caen. Son avant-propos retrace à grands traits les étapes de la guerre à Kiev, soit l’invasion allemande du 22 juin 1941, l’occupation de la ville dès septembre et les différentes politiques d’occupation. En fin d’ouvrage, une chronologie, quelques éléments bibliographiques pertinents ainsi qu’un cahier central reproduisant d’utiles cartes et des photographies, parfois méconnues, agrémentent la publication, rendue facile d’accès au lecteur moins familier de cette période et de l’Ukraine.
La diariste a vingt-huit ans lorsque les Allemands envahissent l’Union soviétique et occupent sa ville natale. Citoyenne soviétique de nationalité russe, elle est issue d’une famille bourgeoise, jadis bien intégrée à l’Empire russe, et, pour cette raison, a été empêchée de faire des études supérieures dans la société socialiste. Sa mère a été fusillée en 1937 lors de la Grande Terreur. Intégrée aux milieux scientifique et culturel, en particulier musical du conservatoire de Kiev, Khorochounova demeure un person nage discret de second plan.
Plusieurs versions du journal existent, dont l’une a été partiellement publiée récemment en Ukraine, sous une forme largement réduite. Cette version s’appuie pour l’essentiel sur le manuscrit conservé aux Archives centrales d’État des organes de pouvoir et de gouvernement d’Ukraine (Tsdavo), autrement dit des administrations gouvernementales, complété par d’autres éléments.Tandis que, souvent, l’altération du texte de sources comparables était le fait de la censure et reflétait donc l’attitude des autorités, les coupes proviennent ici d’une forme d’autocensure, Khorochounova ayant tenté de faire publier en partie son journal dans les années 1980 dans une célèbre revue soviétique, Novy Mir (« Nouveau monde »). Cette particularité permet de saisir, grâce à l’édition précise du texte, ce qu’une Soviétique des premiers temps de la Perestroïka considérait comme dicible de son expérience de guerre, tandis que l’attentisme, le découragement ou la collaboration de certaines populations sont souvent escamotés, de même que les ratés, l’impréparation et le chaos des autorités soviétiques.
Ainsi que le laisse présager une édition dans la collection du Mémorial de la Shoah, ce journal offre un témoignage précieux et détaillé sur l’extermination des Juifs de Kiev et des environs. Khorochounova décrit sur quelques pages l’extermination de plus de 30 000 Juifs dans un ravin au nord de la ville, Babi Yar, à la fin du mois de septembre 1941, qui fut l’un des plus grands massacres de ce que l’on qualifie parfois de « Shoah par balles », inaugurant l’extermination systématique des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie et ses alliés. Si ces quelques journées marquent le paroxysme de la violence antisémite à Kiev, le journal, couvrant toute la période de l’occupation, évoque aussi à de nombreuses reprises les tueries de moindre ampleur qui se sont poursuivies jusqu’en 1943.
Il décrit également le climat délétère, voire l’antisémitisme populaire, qui entoure la disparition des Juifs de la ville : l’opportunisme des voisins dans le pillage des biens et des milliers d’appartements abandonnés ; la façon dont leur sort occupe un temps toutes les discussions avant de s’effacer rapidement. Babi Yar hante longtemps les pages du journal. En d’autres termes, cette source s’avère précieuse pour replacer dans la durée et l’espace le processus d’extermination, trop souvent présenté, notamment en Ukraine, sous le seul angle des journées de septembre 1941. Elle permet par ailleurs de souligner de nouveau, s’il le fallait, combien l’extermination des Juifs soviétiques s’est opérée au vu et au su de tous. Sidérée dans un premier temps, Khorochounova cerne très vite le mode opératoire, les lieux et les cibles de la violence nazie. Par divers exemples, elle donne à voir le sort des quelques Juifs qui tentent de survivre dans la ville occupée, comme cet ami, soldat de l’Armée rouge, échappé, qu’elle cache et pour qui elle tente d’obtenir des faux papiers.
Khorochounova rend également compte de l’ensemble des violences perpétrées par les occupants allemands et leurs collaborateurs. Différents passages illustrent le sort terrible réservé aux prisonniers de guerre soviétiques, voués à mourir de faim et d’épidémies dans des camps dont l’un se situait en bordure de la ville ; d’autres se font l’écho des prises d’otage, des exécutions de civils et de la répression déchaînée dans les campagnes, dont les villages brûlés sont l’emblème. De nombreuses pages sont dédiées aux pénuries et aux difficultés d’approvisionnement, au délitement des relations sociales et, enfin, à la famine qui s’abat très tôt sur la ville. Les visages creusés et les ventres gonflés des Kiéviens affamés rappellent à la diariste les expériences précédentes de la faim, comme la grande famine de 1932-1933, évoquée au détour de plusieurs phrases. Par petites touches et anecdotes est aussi décrit le quotidien d’une ville occupée, en particulier les rumeurs (sur l’évolution dela guerre, les intentions des occupants, la prétendue dislocation du Parti communiste, etc.) et l’intrusion sur les murs des slogans nationalistes ukrainiens ou nazis, qui tentent de faire passer les occupants pour des libérateurs du bolchevisme. Ces expressions partielles et partiales des évolutions d’une hypothétique opinion publique peuvent servir d’utile contrepoint aux rapports réguliers des autorités qui tentent à leur tour de mesurer l’état des populations.
Khorochounova fut tout au long de la guerre employée à divers postes par la bibliothèque de l’université de Kiev. De son point de vue de bibliothécaire, elle rend compte en détail du pillage culturel opéré par les Allemands, qui emportent les bibliothèques privées (notamment juives) et publiques, les collections scientifiques, les instruments de musique, les partitions et les œuvres d’art. Plus surprenant, la diariste mentionne également les livres spoliés qui ont été acheminés depuis toute l’Europe vers Kiev par l’occupant pour y être entreposés et catalogués. Certaines entrées laissent aussi entrapercevoir l’empreinte profonde laissée par la mentalité soviétique sur la subjectivité de la diariste, qui se rattache à certains symboles hérités (une phrase de Lénine ou la date anniversaire de la révolution, par exemple) et tente plus généralement de tisser des liens entre son extraordinaire présent et ses expériences et habitudes passées. Cette adhésion maintenue au régime soviétique pousse Khorochounova à décrire, pour mieux les décrier au fil des pages, les formes de collaboration de la part de la police et des autorités municipales, mais encore toutes les compromissions individuelles ou les relations intimes avec l’ennemi, jugées déplacées. Ceci n’empêche pourtant pas Khorochounova de se rapprocher elle-même d’un Allemand dans le cadre professionnel et de confronter avec lui ses expériences de vie. Évoquant une ville qui pourrait sembler lointaine à nombre d’historiens français de la Seconde Guerre mondiale, le journal de Khorochounova n’en décrit pas moins des processus qui placent l’Ukraine, et l’Est occupé de façon générale, au cœur des politiques nazies à l’échelle européenne. Extermination des Juifs, politiques d’occupation et de répression, collaboration, expérience de la faim et des épidémies, effondrement social, retournement des populations : ce texte décrit des phénomènes à l’œuvre sur tout le continent. Aux côtés d’autres sources sur la Seconde Guerre mondiale à l’Est, complétant admirablement en particulier le célèbre témoignage d’Anatoli Kouznetsov, Babi Yar [1], cejournal, avec son récit cru, critique et détaillé, devrait s’imposer rapidement comme un document incontournable sur la période.
Notes
(1) Anatoli Kouznetsov, Babi Yar, trad. par M. Menant, Paris, Robert Laffont, [1970] 2011.
Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI





