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Le sociologue Kagarlitsky, de la prison soviétique à celle de Poutine

Quiconque est perçu comme une menace pour la stabilité du régime russe risque la prison.

Visuel de la campagne internationale de solidarité avec Boris Kagarlitsky
Jul 31, 2026

Source: article de Pilar Bonet publié dans le quotidien espagnol "El País", 31 juillet 2026

Traduction: RESU-Belgique

Le spectre idéologique des prisonniers politiques du régime de Vladimir Poutine est aussi large que les couleurs de l’arc-en-ciel. La prison menace les libéraux, les socialistes ou les communistes qui osent réclamer la démocratie, ainsi que les nationalistes menant des initiatives non autorisées. En Russie, quiconque est perçu comme un danger, même vague, pour la stabilité du régime, risque de se retrouver en prison, dans le cadre d’une politique de prévention et de suspicion dont les racines remontent aux pratiques du Comité de sécurité de l’État (KGB) de l’URSS, organisme dont sont issus le président russe et une grande partie de son entourage.

Parmi les personnalités largement respectées actuellement incarcérées en Russie figure le sociologue et théoricien marxiste Boris Kagarlitsky, condamné en février 2024 à cinq ans de prison pour « incitation au terrorisme » dans un commentaire diffusé en octobre 2022.

En raison de son prestige universitaire, de son âge (il est sur le point d’avoir 68 ans) et de son long parcours politique et universitaire, Kagarlitsky constitue un cas tout à fait particulier parmi les 5000 prisonniers politiques que compte la Russie, selon les estimations minimales d’associations de défense des droits humains telles que Memorial. Kagarlitsky est un intellectuel critique de gauche, qui ne s’est jamais montré complaisant, ni envers Vladimir Poutine, ni envers son prédécesseur, Boris Eltsine, ni envers le socialisme rigide de l’Union soviétique avant l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Il ne s’est pas non plus montré complaisant envers le système capitaliste occidental, qu’il critique dans ses écrits. « Kagarlitsky est l’un des rares intellectuels de gauche sérieux de la Russie moderne », déclare depuis Moscou Pavel Kudiukin, sociologue, syndicaliste et ancien vice-ministre russe du Travail.

Kagarlitsky a été arrêté en juillet 2023. Dix mois plus tôt, sur YouTube, il avait publié un commentaire dans lequel il aurait justifié un attentat contre le pont enjambant le détroit de Kertch, en Crimée. Le sociologue, résidant à Moscou, a été transféré de force à Syvtyvkar, car c’est de cette ville, située à plus de 1 000 kilomètres au nord-est de Moscou, qu’émanait la plainte déposée par un député local « scandalisé » par son commentaire, intitulé Salutations explosives au chat Mostik. « Ce n’est pas lui qui avait choisi ce titre », précise par téléphone Ksenia Kagarlitsky, la fille du sociologue. La phrase faisait allusion à un chat très médiatisé par les médias russes pour avoir élu domicile sur le pont qui a relié la Crimée occupée à la Russie en 2019.

Le sociologue a été condamné en première instance à une amende d’environ 5 500 euros au taux de change en vigueur. Mais le parquet a jugé cette sanction insuffisante et a fait appel du jugement. Une cour d’appel, siégeant dans une base militaire interdite à la presse, l’a condamné en février2024 à cinq ans de réclusion, peine que Kagarlitsky purge actuellement dans une prison de la province de Tver.

En prison, le sociologue trouve le moyen de continuer à polémiquer et à mener ses recherches via la plateforme Rabkor, qu’il a fondée en 2008, au début de la première vague de la crise économique mondiale, et qui continue d’exister sur Internet et sur une chaîne Telegram.

Optimiste invétéré, Kagarlitsky reçoit plusieurs dizaines de lettres par jour et, selon sa fille, « s’attache à remonter le moral des mécontents déprimés qui lui écrivent depuis la liberté ». Le sociologue a également fait de la prison le terrain de ses observations professionnelles et a commenté les motivations de ses codétenus mobilisés pour la guerre en Ukraine.

« Outre mon père, la prison compte une vingtaine de prisonniers politiques accusés d’avoir justifié le terrorisme ou d’avoir discrédité l’armée », explique Ksenia Kagarlitsky, qui s’est exilée de Russie en 2022 et qui, depuis le Monténégro où elle réside, dirige un mouvement pour la libération des prisonniers politiques russes. « Cette année, nous avons constaté que, pour une raison ou une autre, davantage de personnes sont décédées en prison », ajoute la militante.

Boris Kagarlitsky intervient lors d’une manifestation de l’opposition à Moscou, le 2 mars 2013. WIKIPEDIA COMMONS

Au cours de sa longue carrière, Kagarlitsky a dirigé despublications politiques, à commencer par les samizdat(publications clandestines), qu’il éditait alors qu’il était étudiant. Le penseur a créé des forums de débat, des organisations et des mouvements de gauche, en plus d’avoir exercé les fonctions de conseiller municipal à Moscou et d’enseignant à l’École supérieure des sciences sociales et économiques, à l’Université d’État de Moscou et à l’Institut de sociologie. En 1988, Kagarlitsky a reçu au Royaume-Uni le prix Isaac Deutscher, qui récompense les contributions novatrices dans la tradition marxiste. « Kagarlitsky est un auteur de référence dans le monde universitaire, un chercheur qui se consacre en profondeur aux questions post-soviétiques », explique par téléphone Ruth Ferrero, professeure de sciences politiques à l’université Complutense de Madrid.

En 2022, Kagarlitsky a qualifié l’invasion russe de l’Ukraine de « grave préjudice, et pas seulement économique » et a écrit : « Nous allons payer pour l’aventurisme des autorités. Les autorités le savent et s’en moquent ». Déclaré « agent étranger », le professeur ne peut bénéficier d’une libération anticipée en raison du délit pour lequel il a été condamné, précise Ksenia.

L’activité politique de Kagarlitsky a débuté dans la seconde moitié des années 1970 avec sa participation au réseau clandestin d’intellectuels soviétiques qui, dans leur ensemble, ont fini par être connus sous le nom de «jeunes socialistes »car ils représentaient tous des courants démocratisants de gauche, allant de l’eurocommunisme à la social-démocratie. Ils s’intéressaient de très près à la situation en Pologne après la création du syndicat Solidarité jusqu’à ce que, au printemps 1982, le KGB démantèle l’organisation de ces brillants jeunes gens qui voulaient redynamiser le socialisme. Kagarlitsky, alors étudiant en arts du théâtre, et Pavel Kudiukin, chercheur dans un institut de relations internationales, en faisaient partie.

Les jeunes socialistes furent jugés pour propagande et organisation antisoviétique et leur affaire fut portée devant le Politburo du PCUS (organe suprême de direction du Parti communiste de l’URSS), où, en avril1982, Yuri Andropov, le chef du KGB, informa secrètement ses collègues du démantèlement du réseau formé par des jeunes issus de bonnes familles (le père de Kagarlitsky était professeur et écrivain), victimes de la propagande contre l’URSS, comme le rappelle Kudiukin.

Que ce soit parce que Leonid Brejnev est décédé à l’automne 1982, parce que le Parti communiste italien a intercédé en leur faveur ou pour d’autres raisons, la plupart des jeunes socialistes n’ont pas eu à purger les peines qui leur étaient infligées et beaucoup ont été graciés en l’espace d’un peu plus d’un an, souligne Kudiukin. Mais leurs perspectives professionnelles avaient été ruinées et ils ont dû attendre la perestroïka pour retrouver leur place dans la société.

Cette journaliste a rencontré Kagarlitsky un soir de 1984 à la conciergerie de l’immeuble moscovite où il travaillait comme gardien. Par la suite, dans l’atmosphère fébrile qui s’est cristallisée autour des « informels» (ces clubs de débat et de loisirs qui ont proliféré grâce à la liberté d’expression de la perestroïka), Kagarlitsky a développé son talent.

À au moins deux reprises, Poutine a été interpellé en public au sujet de la condamnation de Kagarlitski, et à chaque fois, le chef de l’État russe a fait comme s’il ne le connaissait pas. Rien de plus facile que de retrouver son histoire dans les archives du KGB, où figurent les dossiers et les documents de ces jeunes socialistes qui voulaient démocratiser l’Union soviétique

Boris Kagarlitsky et sa fille Ksenia

A lire également:

Depuis sa cellule, Boris Kagarlitsky traite des thèmes centraux de la reconstitution de la gauche socialiste face à l'autocratie, une interview réalisée par Andrey Rudoy, journaliste de gauche et animateur de la chaîne YouTube Vestnik Buri publié sur le site A l'Encontre le 15 novembre 2025.

Site de la campagne internationale de solidarité avec Boris Kagarlitsky.

 

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