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La guerre du froid. La Russie prépare une puissante attaque pour tenter de paralyser l’Ukraine

L’Ukraine a montré à ses partenaires ce qu’elle présente comme des plans russes interceptés visant à priver les grandes villes d’énergie

À l'approche de l'hiver, les autorités ukrainiennes mettent en garde contre la possibilité que la Russie prenne pour cible des infrastructures clés afin de priver les villes de chauffage, d'électricité et d'eau.
Oct 7, 2026

Source: The New York Times, 2 octobre 2026

Depuis des mois, les responsables ukrainiens avertissent la population de se préparer à ce qui pourrait être leur hiver le plus difficile depuis le début de la guerre. La Russie, affirment-ils, utiliserait ses armes toujours plus puissantes pour tenter de paralyser le réseau électrique du pays. La première frappe d’envergure était attendue plus tard cet automne, avec les premiers froids.

La Russie n’a pas attendu aussi longtemps. Mercredi 30 septembre, avant l’aube, des missiles et des drones ont frappé de plein fouet une grande centrale thermique et d’autres installations énergétiques, faisant trembler la capitale ukrainienne, Kiev, sous le choc des explosions. Dès le matin, plusieurs quartiers étaient privés d’électricité et d’eau.

Cette attaque, ont déclaré les responsables ukrainiens, a marqué le coup d’envoi d’une nouvelle campagne visant à plonger les villes ukrainiennes dans le froid et l’obscurité, dans le but ultime de briser le moral de la population et de paralyser l’effort de guerre. La Russie a mené des campagnes similaires chaque année, avec des résultat mitigés, mais elle aborde cet hiver armée de stocks de missiles balistiques et de drones à réaction que l’Ukraine a du mal à intercepter.

L’ampleur de l’ambition russe de forcer les Ukrainiens à se soumettre par le froid ressort clairement d’un document que le ministre ukrainien de l’Énergie, Denys Shmyhal, a présenté à ses partenaires européens à Paris il y a deux semaines, selon deux personnes au courant de sa présentation.

M. Shmyhal, ont indiqué ces sources, a décrit ce document comme un plan russe intercepté visant à provoquer l’effondrement du réseau énergétique par des attaques méthodiques. Ce plan, dont le New York Times a obtenu une copie, décrit une campagne de frappes utilisant jusqu’à 1000 missiles, drones et bombes. Ces frappes viseraient un large éventail d’installations, notamment des postes électriques, des centrales hydroélectriques et thermiques, ainsi que des chaufferies.

Plus alarmant encore, le document indique que la Russie a l’intention de forcer les trois centrales nucléaires ukrainiennes en service — qui constituent l’épine dorsale de son infrastructure énergétique — à s’arrêter en tirant des missiles sur les postes de commutation électriques qui les relient au réseau. Ces postes de commutation se trouvent à moins d’un mile des réacteurs.

Le plan précise également que Moscou visera le réseau d’approvisionnement en eau de l’Ukraine, notamment les stations de pompage et les stations d’épuration, à l’aide de dizaines de missiles balistiques et de bombes planantes. La Russie n’a jamais attaqué de tels sites à grande échelle auparavant. Des responsables ukrainiens ont exprimé en privé leur inquiétude quant au fait que le pays dispose de plans de secours limités s’il venait à faire face à de graves perturbations de l’approvisionnement en eau.

L’objectif ultime est de priver les grandes villes ukrainiennes d’électricité, de chauffage et d’eau, ce qui pourrait déclencher une crise humanitaire. Kiev, Kharkiv et Odessa sont désignées comme les cibles principales, avec des plans visant à réduire de 90 % l’approvisionnement en électricité dans ces villes, à diminuer jusqu’à 90 % l’approvisionnement en chauffage et à perturber gravement le réseau d’assainissement.

Le New York Times n’a pas eu les moyens de vérifier de manière indépendante l’authenticité de ce document, daté du mois d’août et rédigé en russe. Mais le président russe Vladimir V. Poutine a déclaré publiquement que ses forces mèneraient cet hiver une vaste campagne visant à mettre hors d’état de fonctionner les infrastructures énergétiques ukrainiennes, présentant cette action comme une riposte aux frappes ukrainiennes contre des raffineries de pétrole russes.

M. Shmyhal s’est exprimé en termes vagues au sujet de ce document devant les médias ukrainiens il y a une semaine, déclarant : « Nos partenaires, tout comme nous, ont été frappés par son cynisme, par ce calcul froid et terroriste visant à détruire notre secteur énergétique.»

Reste à voir si la Russie mettra en œuvre la stratégie exposée dans ce document — et si elle y parviendra dans ce cas.

L’Ukraine a passé ces derniers mois à se préparer pour l’hiver, en construisant des structures de protection au-dessus d’installations critiques, telles que les sous-stations qui acheminent l’électricité à travers le pays. Les civils, dont la plupart ont subi de graves coupures d'électricité et de chauffage l'hiver dernier, ont fait des réserves de piles et de petits radiateurs à gaz.

Les autorités ukrainiennes ont dépensé des centaines de millions de dollars pour réparer les centrales électriques et les sous-stations, ainsi que pour installer des installations énergétiques de plus petite taille, telles que des turbines fonctionnant au gaz, qui sont plus difficiles à frapper. L’Ukraine a également investi dans le renforcement du réseau électrique afin de résister à la demande liée au froid et de réacheminer l’électricité lorsque des attaques mettent hors service les lignes de transport.

Les experts en énergie préviennent que ces mesures peuvent, au mieux, amortir le choc attendu, mais pas l’empêcher. Olena Pavlenko, directrice du DiXi Group, un groupe de réflexion ukrainien spécialisé dans l’énergie, a déclaré que quatre hivers de guerre avaient tellement affaibli le réseau électrique du pays que traverser un autre hiver reviendrait à « courir un marathon avec un seul poumon ».

Les souvenirs de l’hiver dernier, de loin le plus rude de la guerre à ce jour, en partie à cause de températures particulièrement glaciales, pèsent encore lourdement sur les Ukrainiens et expliquent leur crainte d’une nouvelle campagne de frappes russes.

Alors que la Russie frappait à plusieurs reprises les centrales électriques et les centrales de chauffage, les habitants de Kiev subissaient régulièrement une douzaine d’heures, voire plus, sans électricité chaque jour, selon les données communiquées par DTEK,la plus grande entreprise énergétique privée du pays et le distributeur d’électricité de la capitale.

Olha Skorokhod, une habitante du centre de Kiev, a déclaré avoir été privée de chauffage pendant deux semaines en janvier dernier,alors que les températures extérieures descendaient bien en dessous de zéro. Elle a dû laver sa fille de 3 ans, Zoriana, à l’eau froide, et craignait que celle-ci ne tombe malade à cause de cela. Changer l’enfant de vêtements était un véritable calvaire, car le froid lui mordait la peau nue. À un moment donné, Mme Skorokhoda tenté de réchauffer l’appartement en chauffant des briques sur un petit réchaud à gaz. Cela n’a pratiquement rien changé.

Dans les immeubles de grande hauteur de la capitale, les habitants des derniers étages se retrouvaient souvent sans eau, car les pompes étaient à court d’électricité. Pour rejoindre leurs appartements, ils devaient gravir des volées d’escaliers les unes après les autres, les ascenseurs étant hors service. Même lorsque le courant revenait pendant quelques heures, certains évitaient les ascenseurs, craignant de se retrouver coincés en cas de coupure soudaine.

Pour éviter que cela ne se reproduise cet hiver, les équipes d’électricité ont travaillé d’arrache-pied. Lundi, une équipe de réparation de DTEK s’affairait à remplacer un ancien transformateur par un nouveau près de Kiev. Ils ont décroché l’ancien appareil d’un poteau et l’ont remplacé par un nouveau transformateur doté d’un boîtier de protection.

« Certains équipements sont tellement vétustes qu’ils ne peuvent tout simplement plus supporter la charge », a déclaré le chef d’équipe, Eduard Kashkov, 57 ans. « Certains de ces équipements ont le même âge que moi. »

L’hiver dernier a montré que les équipements locaux peuvent tomber en panne lorsque le courant revient après une coupure et qu’un grand nombre de personnes branchent simultanément leurs appareils pour recharger leurs batteries, a expliqué M. Kashkov. Le nouveau transformateur, a-t-il ajouté, a été conçu pour faire face à cette hausse soudaine de la consommation.

S’adressant au Parlement en août, M. Shmyhal, le ministre de l’Énergie, s’est dit confiant quant à la capacité de l’Ukraine à aborder l’hiver bien préparée. Le pays disposait d’une capacité disponible d’environ 15 gigawatts, a-t-il déclaré, et il s’attendait à ce que celle-ci passe à plus de 21 gigawatts d’ici la fin de l’année. Cela suffirait à couvrir la demande de pointe, qui avait atteint environ 18 gigawatts l’hiver dernier.

Mais ses prévisions ne tenaient pas compte d’attaques comme celle de mercredi, qui peuvent réduire à néant des mois de réparations. Maria Tsaturian, analyste en énergie au sein du groupe de recherche Ukraine Facility Platform, a déclaré qu’il suffirait de quelques attaques pour anéantir les cinq gigawatts que l’Ukraine avait rétablis ces derniers mois. Elle a cité les coupures de courant survenues après la frappe de mercredi comme preuve de la fragilité du réseau.

Le plan russe intercepté semble conçu pour faire s'effondrer le réseau ukrainien, déjà affaibli.

Il prévoit trois phases d'attaques. La première viserait à mettre hors service les sous-stations situées près des frontières occidentales de l'Ukraine, qui importent de l'électricité depuis l'Europe. La deuxième viserait à mettre hors service les centrales hydroélectriques. La troisième forcerait les trois centrales nucléaires ukrainiennes en activité à s’arrêter. (Une quatrième centrale nucléaire, située près de la ville de Zaporijia, dans le sud du pays, a été prise par les forces russes au début de la guerre et n’est pas en service.)

L’objectif de ces attaques, selon le document, est d’éliminer près de 15 gigawatts de capacité de production — soit autant que ce dont disposait l’Ukraine à la fin de l’été.

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