Entre l’Ukraine et la Russie, une guerre d’usure asymétrique
L’Ukraine, qui ne dispose pas de missiles balistiques et a de plus en plus de mal à intercepter ceux qui la visent, paie un lourd tribut

Le Monde
Au terme d’un été marqué par l’intensification des attaques de drones ukrainiens en Russie, la guerre est bel et bien entrée dans le quotidien du pays. « Les Russes, qui ont jusque-là infiniment moins souffert que les Ukrainiens, découvrent concrètement les méfaits de la guerre », témoigne un journaliste de Novaïa Vkladka (« nouvel onglet »),l’un de ces médias russes indépendants qui, contraints à l’exil, ont tout de même gardé un réseau de correspondants régionaux.
« Les explosions des raffineries de pétrole, depuis le printemps, ont d’abord provoqué une crise énergétique très visible : pénuries d’essence, restrictions dans les stations-service, abaissement des normes de qualité, prix à la hausse », raconte ce reporter qui, par précaution, a requis l’anonymat.L’Ukraine a fait baisser d’environ 30 % la capacité russe de raffinage et maintient un rythme d’attaques empêchant de rétablir les productions perdues.
« Depuis juillet, les attaques sur les entrepôts de Wildberries puis d’Ozon, ces deux géants du commerce enligne, ont frappé les esprits et le quotidien jusque dans les villages les plus reculés : des gens sont morts, les dégâts se chiffrent en milliards de roubles, les clients ne reçoivent pas leurs commandes, des fournisseurs font faillite et des hommes d’affaires se seraient même suicidés », poursuit-il.
En Ukraine aussi, les attaques se sont intensifiées et diversifiées. Entrepôts, centres de distribution, chemins de fer, ports, usines sidérurgiques ou commerces : depuis plusieurs mois, la Russie accélère ses frappes contre les infrastructures économiques.
Un nouveau palier a été franchi dans la nuit du 4 au 5 août, lorsque les centres logistiques de la chaîne de supermarchés Novus, du principal opérateur postal privé,Nova Poshta, et du géant ukrainien du commerce en ligne Rozetka, ont été touchés lors d’une des attaques les plus importantes contre des entreprises depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022.
Les conséquences ont rapidement été perceptibles : dans les jours qui ont suivi, certains supermarchés de Kiev ont présenté des rayons inhabituellement vides. Depuis, les frappes se sont poursuivies à un rythme soutenu, faisant craindre des difficultés d’approvisionnement et obligeant les grands distributeurs à repenser en profondeur leurs chaînes logistiques.
« Les Russes veulent mettre l’économie ukrainienne à l’arrêt, ou au moins rendre son fonctionnement plus compliqué,explique, à Kiev, Nataliia Kolesnichenko, économiste au Centre for Economic Strategy. Il existe un risque de baisse de l’emploi, car, si ces installations ne fonctionnent plus, elles n’ont plus besoin de personnel. »
Les attaques touchent aussi les exportations,la Russie multipliant les frappes contre les ports de la région d’Odessa et contre les navires civils ukrainiens en mer Noire. A Kiev,beaucoup s’inquiètent déjà de l’hiver à venir et de l’arrivée des températures négatives, alors que plane le risque d’une reprise, par la Russie, de sa campagne de frappes systématiques contre les infrastructures énergétiques, susceptible de provoquer d’importantes coupures d’électricité et de chauffage.
« Pression sur les élites »
Cette intensification parallèle des frappes cache cependant de nombreuses asymétries. Les bilans humains restent bien plus lourds en Ukraine, où au moins 437 civils ont été tués en juillet,soit 70 % de plus qu’en juillet 2025. Moscou ne publie pas de chiffres globaux. Lors de la sixième nuit d’affilée de bombardements russes sur Kiev, celle du lundi 31 août au mardi1er septembre, au moins 12 personnes sont mortes. Durant cette même nuit, les attaques ukrainiennes ont provoqué un incendie dans une zone portuaire près de Saint-Pétersbourg et ont endommagé des installations près de raffineries dans la région de Samara, sans faire de victimes sur ces sites situés loin du front. Mais elles ont tué une personne dans une attaque sur Belgorod, près de la frontière.
Cet été, l’un des bilans les plus lourds,en Russie, remonte au 22 août, lorsque au moins dix personnes sont mortes lors d’attaques ukrainiennes simultanées, notamment dans la région de Samara. Elles ont été menées quelques heures après une attaque de drones russes, qui a fait au moins16 morts dans le seul centre commercial de Kryvy Rih, la ville de naissance du président ukrainien, Volodymyr Zelensky,dans le sud du pays.
Autre asymétrie : les arsenaux et l’expérience. L’Ukraine est partie avec un très grand retard sur une Russie préparée à la guerre aérienne depuis des décennies. Kiev a dû concevoir et fabriquer ses propres drones d’attaque à long rayon d’action, ce qui lui a pris plusieurs années, tandis que, dès 2022, Moscou a reçu clés en main les Shahed iraniens. L’Ukraine développe l’arme balistique – mais n’en dispose toujours pas –, ces missiles de gros calibre emportant des charges de plusieurs centaines de kilos, à la fois très difficiles à neutraliser et très précis. C’est là que le bât blesse pour l’Ukraine, dont le taux d’interception des missiles balistiques tombe sous les 20 %,faute de munitions PAC-3 pour le système américain Patriot.
L’un des rares secteurs où Kiev dispose d’un avantage est celui des systèmes de guidage, qui permettent de diriger un drone ou un missile de croisière vers une cible très éloignée (à plus de 1 500 kilomètres). L’Ukraine, sans doute aidée secrètement par ses alliés, installe sur ses drones à long rayon d’action un système combinant une navigation satellite protégée du brouillage électronique, un suivi de relief (car les appareils volent très bas pour échapper aux radars) et une intelligence artificielle associée à la reconnaissance optique.
En termes numériques, en revanche, la Russie conserve une très nette supériorité, grâce à son vaste tissu industriel de défense. Elle produit en grande série des drones bon marché, désormais propulsés par un petit moteur à réaction chinois (modèles Geran-4/5). L’Ukraine, elle,déploie des drones innovants, mais dans des volumes de production moindres, et donc plus chers à la pièce.
Le décompte des frappes confirme l’avantage numérique et économique de la Russie. Le bilan estimé en juillet-août donne une fourchette d’environ 10 000 drones russes à long rayon d’action tirés sur l’Ukraine, contre quatre fois moins en sens inverse. Pour les missiles de croisière, le chiffre est autour de 300 tirs russes, contre 45 du côté ukrainien. La Russie, enfin, a tiré plus de 300 missiles balistiques hypersoniques (Iskander-M, Kinjal, Tsircon, S-300/400, auxquels il faut ajouter les KN-23/24 fournis par la Corée du Nord). Ici,l’asymétrie est complète, puisque l’Ukraine n’en dispose pas.
« Chacun des deux belligérants mène une guerre d’usure pour épuiser l’autre : frapper en profondeur, par vagues répétées de drones et de missiles, à un rythme qui empêche l’adversaire de réparer ce qui a été détruit. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas seulement militaire : il s’agit d’atteindre l’économie, les recettes de l’Etat et le moral de la population », analyse Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie-Eurasie à l’Institut français des relationsi nternationales.
Selon l’analyste militaire russe Ruslan Leviev, fondateur du groupe d’experts indépendant Conflict Intelligence Team, « la Russie mise principalement sur la période hivernale et sur la mise hors service du système énergétique ukrainien. Son but est de créer des conditions de vie insupportables pour la population,tandis que, pour l’Ukraine, le principal objectif est de montrer à la population russe le prix de la guerre, de réduire son soutien à celle-ci, de limiter les capacités d’augmentation des dépenses militaires et de faire pression sur les élites ». Reste que, toujours selon Ruslan Leviev, « sans leviers politiques ou militaires supplémentaires, ces campagnes aériennes ne permettent pas de contraindre l’adversaire à des concessions significatives ».
Ces frappes touchent deux économies déjà éprouvées, mais inégalement. Celle de l’Ukraine reste profondément affaiblie par les destructions, le manque de main-d’œuvre et la désorganisation des chaînes de production et d’exportation, tandis que l’Etat demeure largement dépendant de l’aide financière occidentale pour assurer son fonctionnement. Pour 2026,le gouvernement ukrainien a ainsi ramené sa prévision de croissance de 1,3 % à 0,5 %.
Côté russe, les attaques ukrainiennes ont aggravé le principal problème économique du pays : l’inflation, déjà alimentée par des dépenses militaires massives et des pénuries demain-d’œuvre engendrées par la guerre. De fait, l’économie est en stagnation et, même selon les prévisions officielles, sa croissance ne dépassera pas 1 % en 2026.
« Les effets économiques et sociaux ne sont pas les mêmes », insiste Kirill Rogov, chercheur associé à l’Institute for Human Sciences, à Vienne, et fondateur de la plateforme d’analyse Re : Russia. « D’un point de vue social, les frappes ukrainiennes sur la Russie ont un fort impact : depuis le lancement de son offensive, le 24 février 2022, le Kremlin maintenait les Russes dans l’illusion d’une vie normale loin du front. Les drones ukrainiens brisent aujourd’hui cette façade,explique-t-il. D’un point de vue économique, les frappes russes sur l’Ukraine ont un double impact : sur la population, qui a déjà prouvé sa résilience, mais aussi sur ses soutiens occidentaux. Le Kremlin a toujours en tête l’affaiblissement de l’Europe : plus il y a de frappes sur l’Ukraine, plus le fardeau financier sera lourd pour les Européens. »





