En Ukraine, l’industrie sidérurgique menacée d’effondrement : « A l’heure actuelle, aucune production d’acier n’est assurée dans le pays »
Le complexe métallurgique d’ArcelorMittal, qui emploie 16 000 personnes, pourrait fermer après les frappes russes de septembre

Le Monde - reportage publié le 3 novembre 2026
Les visages sont fermés, le 20 octobre, parmi les ouvriers qui sortent de l’immense complexe métallurgique d’ArcelorMittal,dont les hauts-fourneaux s’étalent sur des kilomètres carrés. La conséquence d’un travail harassant après douze heures de service. Mais aussi de l’actualité. « Nous sommes en train de fermer l’usine, c’est tout ce que je peux vous dire », grommelle un des rares ouvriers à accepter d’interrompre sa marche déterminée .L’inquiétude est palpable dans la ville industrielle de Kryvy Rih,située à 350 kilomètres au sud de Kiev. Le 25 septembre, l’entreprise aux 16 000 employés a annoncé être dans l’incapacité de maintenir ses activités en raison des bombardements russes contre son site. Quatre jours plus tôt, une frappe a tué cinq ouvriers et fait 17 blessés.
L’entreprise, dont le siège est au Luxembourg, négocie avec le gouvernement ukrainien les modalités de sa fermeture. A Kryvy Rih, beaucoup craignent le licenciement massif de milliers d’employés. La peine est double pour les ouvriers : d’un côté, ces derniers perdront la « réservation » dont ils profitent en tant qu’employés travaillant dans une entreprise stratégique pour l’économie, et qui les dispense d’être mobilisés dans l’armée. De l’autre, ils devront trouver un nouveau travail dans un secteur économique qui faisait jadis la fierté de l’Ukraine, mais qui est aujourd’hui en train de sombrer.
Depuis plusieurs mois, les aciéries et les exploitations de minerais de fer ukrainiennes, déjà lourdement impactées depuis le début de la guerre, sont obligées de brider, voire de cesser leurs activités. Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, la perte des deux grands complexes métallurgiques de Marioupol avait privé le pays d’environ 40 % de sa capacité de fabrication d’acier, selon le GMK Center, un cercle de réflexion spécialisé, à Kiev. Les frappes russes ciblées sur les actifs économiques du pays, en représailles aux attaques de drones ukrainiens sur les raffineries russes, ont accéléré le déclin du secteur.
Avant ArcelorMittal, ce fut le cas du complexe métallurgique de Zaporijstal, dans la ville de Zaporijia, à la suite de plusieurs frappes, dont une a fait huit morts, en août. Kamet Steel, également propriété de Metinvest Group, a aussi dû arrêter ses activités, tout comme l’usine de laminage de tubes Interpipe Steel, le 22 septembre.
Navigation gelée
Mais la menace des bombardements n’est pas la seule explication. Un autre facteur d’ampleur tient au blocage des ports de la mer Noire, depuis la mi-juillet, en raison des attaques répétées entre les deux pays, qui ont gelé la navigation. Or, la mer Noire représentait la première voie d’exportation du secteur métallurgique vers les marchés mondiaux. Sans capacité d’exportation, les mines limitent leurs activités. S’ajoutent les coûts de l’électricité, le manque d’employés en raison de la mobilisation, les départs à l’étranger, ainsi qu’une nouvelle législation européenne, adoptée en janvier, imposant des quotas sur les exportations.
Ces difficultés plombent le secteur, qui représentait 5,5 % du produit intérieur brut ukrainien en 2025, selon le GMK Center (contre 12 % en 2018), sans compter les fournisseurs et les entreprises externes. « A l’heure actuelle, aucune production d’acier n’est assurée en Ukraine. Toutes nos usines ont été touchées par des frappes de missiles, explique Oleksandr Vodoviz, chef du cabinet du PDG de MetinvestGroup, le plus grand groupe sidérurgique et minier privé du pays. L’ampleur et l’intensité de ces attaques ont été telles que tous nos hauts-fourneaux ont dû être mis à l’arrêt. Nous estimons que le coût des réparations pourrait atteindre plusieurs centaines de millions de dollars pour chacune de nos usines. » Les marges du gouvernement ukrainien sont limitées, alors que le pays fait face à un lourd déficit budgétaire en raison des besoins colossaux du secteur de la défense.
La situation fait aussi peser un risque important sur les employés du secteur, environ 80 000 personnes à travers le pays, selon Bohdan Overkovsky, président du syndicat des métallurgistes et des mineurs d’Ukraine. Ce dernier estime qu’entre les pertes des usines de Marioupol, la mobilisation et les fermetures d’entreprises, environ 35 000 emplois ont déjà été perdus depuis 2022.
Les entreprises tentent, tant bien que mal, de conserver leurs salariés en continuant de les payer, en moyenne 600 euros par mois. Mais le risque d’un effondrement d’un secteur en survie subsiste. « Nous comprenons que nous sommes un business et que si l’on ne fait pas de profit, on devra fermer », explique Maksym Minyushkin, directeur de la communication chez DCHSteel, responsable des mines de minerais de fer et de l’usine de traitement de Sukha Balka, situées à Kryvy Rih. « Pour l’instant, nous vivons au jour le jour », explique celui dont les deux mines tournent entre 20 % à 25 % de leurs capacités.
Et si rien ne change, avertit Oleksandr Vovodiz, de Metinvest Group, l’Ukraine doit aussi prendre en compte les entreprises de sous-traitance et les fournisseurs situés dans les quartiers des complexes métallurgiques, dépendant de ce secteur. La règle veut que, « pour chaque personne employée dans l’industrie sidérurgique, huit autres emplois sont générés dans d’autres secteurs de l’économie, explique-t-il. Si 7 000 personnes à Zaporijia venaient à perdre leur emploi, nous multiplierions ce chiffre par huit pour estimer le nombre de personnes immédiatement touchées dans les autres secteurs d’activité ».
« Une catastrophe économique »
A l’échelle locale, la fermeture ou la réduction des activités de ces entreprises a déjà un fort impact sur le tissu social et les perspectives de Kryvy Rih. Établie sur les très riches gisements de minerais de fer découverts à la fin du XIXe siècle, la ville, construite en ligne droite sur des dizaines de kilomètres– « la plus longue d’Europe » comme aime à le rappeler l’adjoint au maire, Sergii Miliutin –, se dit en sursis.
Le 19 octobre, quand nous le rencontrons, l’élu tente de se montrer optimiste, rappelant avec un sourire que la ville de naissance de Volodymyr Zelensky est jumelée avec Amiens, celle d’Emmanuel Macron. Mais l’inquiétude est tangible, alors que trois des principaux complexes métallurgiques sont à l’arrêt et que deux autres ne produisent qu’à hauteur de 20 % à 25 % de leurs capacités. Les frappes russes ont pour objectif de paralyser l’arrière du pays, alors que l’armée du Kremlin peine à avancer sur le front. Le 19 octobre, un bombardement a touché un site sidérurgique, faisant deux morts et plusieurs blessés, selon les autorités.
Les usines sont cruciales pour le budget de Kryvy Rih et pour assurer le bon fonctionnement des infrastructures, la réparation des centrales de chauffage et de leurs canalisations. Selon les estimations d’Oleksandr Vilkoul, le chef de l’administration militaire, les impôts de ce secteur représentent environ 40 % du budget, sans compter toute l’économie annexe. « Pour la ville, c’est une catastrophe économique », résume M. Vilkoul, qui précise que les fonds seront désormais versés en priorité aux écoles, aux hôpitaux, et pour aider les retraités et soutenir les armées. « Il ne reste pratiquement plus d’argent pour les autres dépenses, déplore l’homme. Nous savons que la situation sera difficile, mais nous ne savons pas encore à quel point. »
Conserver le sourire
La menace de bombardements à Kryvy Rih reste dans toutes les têtes. Cette nouvelle donne se fait sentir dans la carrière de minerais de fer de Metinvest Group de Pervomayskiy, dont la voisine, Annovskiy, a fermé. Immense exploitation de minerais de fer à ciel ouvert, Pervomayskiy fonctionne à 50 % de ses capacités en raison des limitations d’exportations et des frappes sur les voies logistiques, notamment les trains, qui empêchent de transporter les produits.
Profonde de 470 mètres, la carrière noire est un immense cratère où se dessinent au loin quelques excavatrices et autres engins dont les moteurs viennent parfois troubler le silence. Les ouvriers sont appelés à respecter scrupuleusement les alertes aériennes. Des abris anti-bombardements ont été construits un peu partout. Pour ceux qui travaillent au fond de la carrière, impossible de s’y réfugier. Ainsi Oleg Zubko, machiniste et chargé d’une excavatrice, dit se cacher sous celle-ci en cas d’alerte. « Au moins, ça me protégera des shrapnels », espère-t-il, désignant l’immense et lourd engin. Et si les Russes attaquent l’excavatrice ? « Pour le moment, grâce à Dieu, ils n’en ont pas attaqué », fait remarquer le chef de la carrière, Maksym Danylov, 46 ans.
Si l’homme semble relativiser les dangers du métier, l’avenir du secteur semble l’inquiéter. « Certains disent qu’il faut partir, que Kryvy Rih va finir par devenir une ville fantôme, quand d’autres vivent avec l’espoir que les choses s’arrangeront avec le temps. » Et lui ? « J’ai l’espoir que les choses s’arrangent pour le meilleur. » Dans son bureau, l’adjoint au maire, Sergii Miliutin, tente, lui aussi, de conserver le sourire. « A un moment, la guerre se terminera et nous aurons besoin de tous ces gens pour reconstruire le pays. Mais d’ici là, nous devons faire en sorte qu’ils ne partent pas. »
En attendant, la ville survit, ainsi que ses habitants, dans l’écho des alertes aériennes récurrentes et des proches mobilisés et envoyés à la guerre. « Le stress s’accumule », dit l’édile avec gravité, évoquant ses trois enfants restés en ville. « Vous connaissez le nouveau jeu des gamins à l’école ? Ça s’appelle le banderol (du nom d’un type de petit missile de croisière russe) : dès qu’un enfant le crie, tous les autres doivent se cacher le plus vite possible. »






