Analyses

En Pologne, la compassion envers les Ukrainiens a cédé la place au mépris. Les conséquences pourraient être dramatiques

Varsovie n’avait pas prévu que les réfugiés se construiraient une nouvelle vie et que Kiev revendiquerait une place d’égal à égal à la table

La présence des réfugiés ukainiens en Pologne provoque des tensions importantes
Aug 26, 2026

The Guardian,

L’ une des conséquences inattendues de la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine a été de propulser la Pologne sous les feux de la rampe géopolitique, ce qui est rare. Lorsque les chars russes ont entamé leur avancée, qui s’est finalement soldée par un échec, vers la capitale ukrainienne, les Polonais ordinaires se sont empressés de venir en aide aux millions de personnes fuyant le conflit imminent. Alors que la population polonaise ouvrait ses portes aux civils fuyant les bombes russes, même le parti populiste Droit et Justice, alors au pouvoir, a dû emboîter le pas.

Il semblait que la Pologne et l’Ukraine étaient vouées à une alliance à toute épreuve, sans précédent dans leur histoire commune. La Pologne a défendu la cause ukrainienne en Occident, avec un certain succès. Les dirigeants ukrainiens, quant à eux, ont salué la générosité des Polonais et ont remercié le gouvernement de Varsovie pour son apport d’armes et de fonds à l’effort de guerre. Compte tenu du fait que l’histoire récente entre les deux pays avait été marquée par des accusations de génocide datant de la Seconde Guerre mondiale, des modifications de frontières et des déplacements de millions de personnes après la guerre, il s’agissait là d’un changement remarquable.

Mais cela n’a pas duré. Selon un sondage d’opinion réalisé par le CBOS, le plus grand institut de sondage polonais, le mois dernier, 52 % des Polonais s’opposent désormais à ce que leur pays accueille des réfugiés ukrainiens. Un nombre sans cesse croissant de Polonais se lassent de soutenir Kiev, de nombreux partisans de la droite faisant valoir que les transferts d’arme sont épuisé la capacité de la Pologne à se défendre contre une éventuelle incursion russe.

La politique de la mémoire a refait surface de manière néfaste après que Volodymyr Zelensky eut donné à une unité militaire le nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), dont une branche avait massacré environ 100 000 Polonais en 1943. La droite polonaise a riposté sur le même ton, et le président Karol Nawrocki a révoqué l’Ordre de l’Aigle blanc décerné à Zelensky, la plus haute distinction d’État accordée à des non-Polonais. Les deux parties ont refusé de céder, restituant d’autres distinctions et gelant pratiquement leurs relations.

Tout cela constitue un excellent terreau pour la propagande russequi se déchaîne sur les réseaux sociaux polonais. Les faussesinformations concernant les «ofiteurs de l'aide sociale »ukrainiens qui réclameraient des allocations au détriment deslocaux qui travaillent dur alimentent des tensions qui, de plus enplus, dégénèrent en violences. Un incident particulièrementviolent s'est produit le 26 juillet, lorsqu’un jeune coupleukrainien a été agressédevant une épicerie à Wrocław. Les agresseurs présumésauraient crié : « Allez faire la guerre ». Presque chaque jour,des gros titres font état de citoyens ukrainiens victimes d’insultesou d’agressions physiques dans les rues polonaises.

Querelles personnelles entre dirigeants, différends historiques,influence russe : voilà quelques-unes des nombreuses raisons pour lesquelles la lune de miel est terminée. Mais une autre dimension de cette détérioration des relations continue d’être négligée. En s’attaquant aux conséquences urgentes du conflit, aucun des deux pays n’avait fait suffisamment d’efforts pour se comprendre au-delà de la guerre. Cet échec revient aujourd’hui les hanter.

Pour le dire sans détour, la Pologne n’avait pas pleinement pris conscience que les Ukrainiens n’étaient pas seulement des victimes impuissantes de Vladimir Poutine, mais de véritables personnes dotées d’une capacité d’agir. Dès qu’ils en ont eu la possibilité, de nombreux réfugiés ukrainiens ont quitté les salons de leurs hôtes pour louer ou acheter des appartements. Ils ont créé des entreprises, dont beaucoup sont aujourd’hui florissantes, et ont formé une communauté solide, entrant souvent en concurrence directe avec la population locale. Ils ont refusé de se comporter comme des bénéficiaires reconnaissants ou passifs de la charité polonaise. Il s’agit là d’une évolution compréhensible, voire souhaitable, mais en conséquence, la compassion a cessé d’être la base de la relation entre Polonais et Ukrainiens. Pour la Pologne, pays presque entièrement homogène sur le plan ethnique depuis l’après-guerre, un tel changement est devenu difficile, voire impossible, à gérer.

Mais l’Ukraine est bien sûr un pays comme les autres, doté d’une économie importante et d’intérêts nationaux qui vont au-delà de sa résistance à la guerre d’agression de Poutine.Elle est passée du statut de bénéficiaire passif de l’aide occidentale au lendemain de l’invasion à grande échelle de 2022 à celui d’exportateur mondial de nouvelles technologies et de savoir-faire militaires. Habitués à dialoguer directement avec les dirigeants américains et d’Europe occidentale, les Ukrainiens n’ont pas besoin d’un « avocat », et certainement pas à Varsovie. Zelensky est capable de mener sa propre barque.

Ce qui en ressort, par conséquent, c’est le mépris à la place de la coopération, et la haine à la place de l’espoir.L’enthousiasme initial était voué à s’estomper tôt ou tard,et les deux gouvernements auraient dû s’y préparer. Au lieu de cela, ils ont laissé un vide que la désinformation russe a comblé,dans le but d’éloigner encore davantage les deux pays l’un de l’autre, affaiblissant ainsi le soutien de l’Europe à l’Ukraine.Une telle issue aurait pu et aurait dû être évitée, en particulier par la coalition libérale au pouvoir de Donald Tusk.

Elle n’a pas su reconnaître les ambitions croissantes de l’Ukraine et a continué à entretenir le mythe selon lequel Varsovie était destinée à jouer un rôle prométhéen dans l’avenir de Kiev. Elle n’a pas préparé sa propre population à accepter les réfugiés comme des membres à part entière de la société. Et elle a entretenu l’illusion que c’était la Pologne qui, d’une manière ou d’une autre, détenait un vote décisif sur l’entrée de l’Ukraine dans l’Europe démocratique.

Le manque de vision à long terme de la Pologne est une leçon à retenir. Quoi qu’il arrive dans les prochaines années, il semble certain que l’Ukraine se rapprochera de l’Europe, et les Ukrainiens des économies européennes. Ils deviendront des concurrents commerciaux des Français et des Allemands, tout comme ils l’ont été pour les Polonais. Les dirigeants ukrainiens viendront à Bruxelles, Paris et Berlin, non pas pour demander des munitions et de l’argent gratuits, mais pour réclamer une voix à part entière, en faisant valoir que leur défense du continent contre la barbarie russe leur a valu une place à la table des négociations.

Rien de tout cela ne devrait surprendre : les Ukrainiens sont plus que des victimes, et l’Ukraine est plus qu’un pays en guerre. Le fait que la Pologne n’en ait pas tenu compte a déjà eu des conséquences dramatiques. Le reste de l’Europe a encore le temps de se préparer à cette réalité évidente.

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