Comment Trump manoeuvre avec Poutine : nouvelles révélations du New York Times
Ses envoyés Witkoff et Kuchner auraient mis sur la table de possibles contrats et partenariats commerciaux sans attendre la fin du conflit

New York Times
Lorsque les émissaires du président Trump se sont entretenus avec Vladimir V. Poutine au Kremlin ce mois-ci, le dirigeant russe respirait la confiance.
D’ici quelques mois, a-t-il déclaré, les troupes russes s’empareraient enfin de l’ensemble de la région ukrainienne du Donbass. Et la Russie s’apprêtait à frapper de plein fouet le réseau électrique ukrainien, ouvrant la voie à un hiver difficile.
C’est alors que l’un des émissaires, Jared Kushner, a tenté de le contredire. « Avec tout le respect que je vous dois, vous nous avez dit exactement la même chose il y a un an », a déclaré M.Kushner au président russe. « Quelles sont les chances que nous revenions ici dans un an et que vous nous répétiez la même chose ? Peut-être ne perdrons-nous pas une année ? »
Cet échange, relaté par une personne proche des négociations et par un responsable américain, illustre bien le dilemme auquel M.Trump est confronté depuis plus de 18 mois dans ses efforts pour mettre fin à la guerre en Ukraine.
Le Congrès a adopté cette semaine un projet de loi historique sur les sanctions visant le secteur énergétique russe, une nouvelle tentative pour faire «souffrir» la Russie de son invasion et faire pression sur M. Poutine afin qu’il fasse des compromis.
Mais bien que M. Trump ait signé le projet de loi vendredi, l’administration Trump poursuit une autre approche : offrir des avantages à la Russie qui, espèrent les responsables, inciteront M.Poutine à envisager de mettre fin à sa guerre.
Parmi ces nouvelles incitations : la Maison Blanche envisage désormais de conclure des accords commerciaux avec la Russie avant même que celle-ci ne cesse les combats en Ukraine, selon deux personnes proches des négociations. Le responsable américain, s’exprimant sous couvert d’anonymat afin de pouvoir s’exprimer en toute franchise sur les négociations, a déclaré que des accords avec la Russie avant la fin de la guerre étaient envisageables, car ils montreraient que les États-Unis étaient sérieux quant à leur volonté de redémarrer leurs relations avec la Russie.
Cette approche marque un revirement par rapport à la promesse faite l’année dernière par M. Trump, selon laquelle aucun accord commercial avec la Russie ne serait conclu « tant que la guerre ne sera pas réglée ». Cela indique que les émissaires de M. Trump chargés de mettre fin à la guerre, Steve Witkoff et M. Kushner,cherchent à tâtons de nouvelles façons d’inciter la Russie à cesser les combats, maintenant qu’il est devenu évident que l’Ukraine ne se retirera pas de la partie de son propre territoire que M. Poutine insiste pour contrôler avant la fin de la guerre.
Cette approche contraste avec celle défendue tant par les républicains que par les démocrates au Congrès — sans parler des alliés européens de Kiev et de l’Ukraine elle-même —, selon laquelle seule une pression économique et militaire accrue sur M. Poutine peut le contraindre à faire des concessions.
« Ce projet de loi paralysera la machine de guerre russe et amènera enfin Poutine à la table des négociations », a déclaré mercredi le député Michael McCaul, républicain du Texas et l’un des principaux promoteurs du projet de loi sur les sanctions, après l’adoption de ce texte par une majorité bipartisane, par 262 voix contre 159.
Ce projet de loi avait été porté par le sénateur Lindsey Graham, républicain de Caroline du Sud, jusqu’à son décès en juillet. Il autorise le président à imposer des droits de douane pouvant atteindre 100 % aux pays qui achètent le plus de pétrole ou de gaz russe et prévoit des sanctions à l’encontre de responsables, d’hommes d’affaires et d’institutions financières russes. La sénatrice Darline Graham, sœur de M. Graham qui lui a succédé à son siège, a déclaré que cela « renforcerait le pouvoir de négociation du président ».
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a remercié M. Trump et les législateurs pour l’adoption de ce projet de loi. « La meilleure façon d’honorer la mémoire de Lindsey sera de mettre en œuvre pleinement et rapidement les dispositions de cette loi », a-t-il déclaré sur les réseaux sociaux lors de la signature du projet de loi. « Et la meilleure récompense pour tous ceux qui nous aident à faire pression sur la Russie afin qu’elle mette fin à sa guerre sera la paix. »
Mais dans la mesure où l’administration Trump adopte une approche de la « carotte et du bâton » vis-à-vis de M. Poutine,ce sont les carottes qui semblent primer. Le responsable américain a indiqué que l’administration souhaitait créer davantage d’incitations pour que les membres de l’élite russe fassent pression en faveur de la paix. Conclure certains accords commerciaux avant la fin de la guerre pourrait contribuer à convaincre les faucons anti-américains proches de M. Poutine que M. Trump souhaite réellement établir une nouvelle relation avec la Russie, a ajouté ce responsable.
Balazs Jarabik, ancien diplomate de l’Union européenne à Kyiv qui travaille désormais chez R. Politik, un cabinet d’analyse politique, a déclaré que certains signes indiquaient que les États-Unis « envisageaient des concessions plus importantes envers la Russie ».
Washington « laisse désormais entendre que certains accords pourraient aboutir si Moscou fait d’abord preuve d’une retenue concrète », a déclaré M. Jarabik, qui suit de près les négociations. « Washington s’était auparavant opposé à la signature de tels accords avant un cessez-le-feu. »
On ignore encore quels accords précis sont sur la table. Le conseiller du Kremlin en matière de politique étrangère, Youri Ouchakov, a déclaré après la rencontre de M. Poutine avec MM. Witkoff et Kushner, le 5 septembre, que « les questions économiques et d’éventuels projets russo-américains majeurs et mutuellement avantageux avaient été abordés de manière assez détaillée ».
Le Kremlin vante les opportunité commerciales à la Maison Blanche depuis le retour de M. Trump au pouvoir l’année dernière. Les responsables russes ont évoqué des accords portant sur les terres rares et l’aluminium, des coentreprises dans l’Arctique et même la participation d’entreprises américaines à la vente de gaz naturel russe à l’Europe.
M. Trump a qualifié le potentiel économique de la Russie de «considérable », mais il avait auparavant présenté ces accords commerciaux comme une récompense pour une Russie qui ferait la paix.
« Ils veulent faire des affaires », avait déclaré M. Trump avant son sommet en Alaska avec M. Poutine l’année dernière. «Mais ils ne feront pas d’affaires tant que nous n’aurons pas réglé la question de la guerre. »
Ce changement discret semble refléter la recherche par l’administration de nouvelles idées pour mettre fin à la guerre, après que les pourparlers concernant un éventuel retrait ukrainien du reste de la région du Donbass ont achoppé. Plus tôt cette année, des responsables ukrainiens ont proposé de baptiser cette zone «Donnyland» afin d’inciter M. Trump à s’opposer plus fermement aux revendications territoriales de la Russie.
M. Kushner a évoqué cette impasse lors d’une intervention par visioconférence à un rassemblement de soutiens internationaux de l’Ukraine à Kyiv le week-end dernier, l’assemblée annuelle de YES.
« Le président Poutine a défini la ligne qu’il souhaite atteindre », a déclaré M. Kushner. « Si l’Ukraine, vous savez,voulait se retirer jusqu’à cette ligne, alors évidemment, nous avons déjà préparé et mis en place le reste de l’accord. Mais pour l’instant, l’Ukraine ne souhaite pas le faire. »
M. Kushner a ajouté que le rôle de l’administration Trump «en tant que médiateurs » consistait à « trouver une solution créative » qui « permette aux deux parties d’aller de l’avant». Il a précisé que M. Trump et M. Zelensky étaient très engagés dans ces négociations, et que « d’après ce que nous avons entendu, le président Poutine y est également très attaché ».
À ce moment-là, une partie du public à Kiev a éclaté de rire, signe du profond scepticisme des alliés de l’Ukraine face à la présentation "impartiale" que fait l’administration de ces pourparlers. Deux jours plus tard, un drone russe à réaction a percuté un train à un poste-frontière par lequel voyageaient des personnalités, dont David Petraeus, l’ancien directeur de la CIA.
Les négociations visant à mettre fin à la guerre menée par la Russie, qui dure désormais depuis plus de quatre ans et demi et a fait des centaines de milliers de victimes, se sont largement enlisées en début d’année, alors que MM. Witkoff et Kushner se concentraient sur le conflit avec l’Iran.
Le déplacement de M. Witkoff et de M. Kushner à Moscou puis à Kiev ce mois-ci semblait constituer une tentative de relancer les négociations. Des responsables ukrainiens ont déclaré que les pourparlers de paix trilatéraux entre les États-Unis, l’Ukraine et la Russie pourraient reprendre en octobre. La possibilité d’un cessez-le-feu limité — mettant fin aux frappes contre le trafic maritime en mer Noire ou contre les infrastructures énergétiques —devrait être abordée lors de ces pourparlers.






