Actualités

Comment les «sorcières» de la résistance ukrainienne mènent une guerre secrète contre les occupants russes

Discrètes, mobiles et patientes, elles traversent les territoires occupés comme des ombres, à l'affût du moindre détail.

Une jeune femme portant une couronne de fleurs se joint aux membres de la communauté ukrainienne d’Edmonton et à leurs amis, réunis pour les célébrations de la Nuit de Kupala, organisées par la Fédération nationale de la jeunesse ukrainienne (UNYF), au parc Victoria à Edmonton, en Alberta, le 29 juin 2025. La Nuit de Kupala est une fête folklorique slave séculaire marquant le solstice d’été, qui mêle coutumes païennes et chrétiennes. Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Aug 19, 2026

Source: article de Laura Perren paru en anglais dans "The Atlantic", le 21 juin 2026

Traduite en français par "Slate"

Dans les territoires occupés, des femmes ukrainiennes jouent un rôle central dans le renseignement et le sabotage. Souvent sous-estimées par les forces russes, elles participent à une résistance clandestine devenue essentielle à l'effort de guerre de Kiev.

L'année dernière, une femme au foyer ukrainienne de 35 ans, dont le mariage battait de l'aile, a entretenu pendant plusieurs mois des échanges WhatsApp avec Achmad, commandant tchétchène. Celui-ci était alors en mission dans le sud occupé de l'Ukraine. Au fil des conversations, ils se sont confié leurs inquiétudes, leurs désillusions et les espoirs qu'ils entrevoyaient pour l'après-guerre. Elle s'intéressait à son quotidien sur le front et, lui, répondait en toute confiance. Après plusieurs sollicitations, il lui a envoyé une photo de lui prise dans la caserne. À l'arrière-plan, une carte révélait la position exacte de son unité.

Cette femme n'a pourtant jamais existé, rapporte le média américain The Atlantic. Derrière son identité se cache Serhiy, un officier de la direction du renseignement militaire ukrainien. L'opération visait à soutirer des informations stratégiques auprès des forces ennemies.

Depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, la résistance autrefois menée par le grand public a progressivement laissé sa place à une guerre de l'ombre, basée sur un travail de renseignement minutieux mené par des agents chevronnés. Contrairement à Serhiy, la plupart des personnes chargées d'établir de fausses relations en ligne avec les soldats russes sont des femmes. Leur mission consiste à identifier les cibles, vérifier leurs coordonnées et transmettre ces informations à l'armée ukrainienne.

Peu d'entre elles ont reçu une formation professionnelle. La plupart apprennent leur métier sur le terrain. Les partisanes se transmettent des manuels de techniques d'espionnage sous format papier, afin d'éviter l'utilisation des canaux numériques conventionnels. Au sein de la brigade de Kherson, un ancien guide soviétique décrivant les tactiques de «catfishing» (une activité trompeuse par laquelle une personne crée un personnage fictif ou une fausse identité) de la CIA en Afrique pendant la Guerre froide figure parmi les ouvrages les plus recherchés.

Des formations bénévoles proposées

Olena Biletska dirige la Garde des femmes ukrainiennes, une organisation bénévole lancée après l'annexion de la Crimée en 2014. Sa vocation initiale était de préparer les femmes à survivre en cas d'attaque ou d'occupation. En 2022, plus de 60.000 participantes ont suivi la formation. Au programme de cet enseignement particulier: techniques d'autodéfense, travail de résistance, techniques de survie en territoire occupé, collecte de renseignements et méthodes pour déjouer les détecteurs de mensonges. De nombreuses initiées vivent actuellement sous contrôle russe et agissent, dans l'ombre, pour leur pays.

Dans les zones occupées, les espionnes sont devenues l'épine dorsale de la résistance. Beaucoup occupent des postes au sein des structures administratives mises en place par Moscou –dans les cliniques, les écoles, voire même les institutions. Leur présence leur permet d'observer discrètement les activités russes et d'en rendre compte aux services de renseignement ukrainiens. Elles profitent également d'un avantage inattendu: les préjugés persistants de nombreux soldats russes, qui peinent encore à imaginer des femmes dans un rôle de combattantes ou d'espionnes.

Des femmes victimes de violences sexuelles

Pour Roksana, qui a travaillé dans une clinique près de Kherson, les expériences traumatisantes de la guerre ont nourri une détermination sans faille à mettre fin à l'occupation russe. «Presque tous les jours, pendant les premières semaines qui ont suivi l'invasion, nous apprenions qu'un nouveau corps gisait dans la rue, se souvient-elle. S'il s'agissait d'une femme, elle avait souvent été victime d'abus.»

Un constat confirmé par la docteure Tetyana Kostyantynivna, directrice du centre pour femmes de l'un des plus grands hôpitaux de Kiev. Entre 2022 et 2023, l'établissement a pris en charge de nombreuses victimes d'agressions sexuelles venues des territoires occupés par Moscou. Les plus jeunes étaient âgées d'à peine 4 ans. «Au cours des quatre dernières années, nous sommes devenus une référence mondiale en matière de nouvelles méthodes de chirurgie reconstructive gynécologique», souligne-t-elle.

Les spécialistes s'accordent sur le rôle crucial joué par les femmes dans la résistance ukrainienne. «Elles peuvent se rendre là où les hommes ne peuvent pas aller et faire ce que les hommes ne peuvent pas faire», explique Petro Andriushchenko, qui dirige une cellule opérant à Marioupol. Puis il ajoute sans détour: «Et elles sont impitoyables.»

Plusieurs chefs de la résistance appellent leurs agentes sous le nom de vidma, un mot généralement traduit par «sorcière», mais dont le sens est bien différent dans la culture ukrainienne. Le terme dérive de vidate, qui signifie «savoir». Lesia Orobets, ancienne députée du Parlement ukrainien, étaye: «Les vidmas étaient sages. Elles comprenaient les secrets de l'environnement qui les entourait. Ici, nos vidmas étaient respectées pour leur savoir, et non brûlées pour cela.» Aujourd'hui, ces sorcières sont devenues des figures redoutées de la guerre clandestine menée contre l'occupation russe. Discrètes, mobiles et patientes, elles traversent les territoires occupés comme des ombres, à l'affût du moindre détail qui pourrait profiter à l'armée ukrainienne.

Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI

Souscrire à la newsletter du comité

Newsletter