Actualités

Comment la Russie capture, emprisonne et torture des milliers de civils ukrainiens : «Elle ignore toutes les lois et fait ce qu’elle veut»

16.000 civils ukrainiens sont détenus par la Russie. Plus de 92 % » d’entre eux ont été torturés d'après une enquête internationale.

May 11, 2026

Source: article de Faustine Vincent publié par le quotidien "Le Monde", 11 mai 2026

Depuis l’invasion de 2022, Moscou arrête en masse les citoyens des territoires occupés, quel que soit leur profil, afin de briser toute résistance. Plus de 16 000 sont actuellement prisonniers, selon le défenseur des droits ukrainien. Kiev tente de les faire libérer, mais se heurte à un mur. 

Sur la capture d’écran, prise lors de leur appel vidéo mensuel autorisé, la jeune femme à la longue natte brune s’efforce de sourire à sa mère et dessine un demi-cœur avec ses mains. Kidnappée en mars 2023 par les Russes dans sa ville natale de Kakhovka, dans la zone occupée de la région de Kherson, Viktoria Kletchenko, 26 ans, a été condamnée par les Russes, en octobre de la même année, à dix ans de prison pour « espionnage ».

Depuis, la jeune Ukrainienne croupit dans une colonie pénitentiaire à régime strict dans la région de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Rongée par l’angoisse, sa mère, bloquée à Kakhovka sous occupation, transmet clandestinement les maigres informations dont elle dispose à son amie d’enfance, Laryssa Manaïeva, dans l’espoir qu’elle puisse l’aider à faire libérer sa fille. « Elle est terrorisée et impuissante, confie cette amie, autour d’un café, à Odessa, ce matin d’avril. J’essaie de faire le maximum pour que Viktoria puisse être libérée, mais c’est un cauchemar. »

La jeune femme fait partie des milliers de civils ukrainiens détenus illégalement par les forces de Moscou dans les territoires occupés ou en Russie. Le sort de ces prisonniers, de tous profils, est l’un des trous noirs de la guerre en Ukraine. Kidnappés, arrêtés, emprisonnés, cachés, isolés, torturés, ils sont soumis à l’arbitraire le plus total, à la merci des Russes. Ils peuvent être incarcérés dans des centres de détention officiels ou jetés dans un sous-sol, sans que personne ne sache où ils sont. La Russie les maintient au secret, barrant tout accès aux organisations internationales, y compris au Comité international de la Croix-Rouge, censé pouvoir leur rendre visite.

Soumettre la population

Le nombre de ces civils emprisonnés est difficile à établir avec précision, car Moscou ne communique aucune information, mais les estimations donnent le vertige. Selon le défenseur des droits ukrainien, Dmytro Lubinets, ils sont plus de 16 000. Un chiffre « largement sous-estimé », assure au Monde une source officielle, sous le couvert de l’anonymat. De leur côté, les ONG de défense des droits humains l’estiment à « plusieurs dizaines de milliers ».

Contrairement à ce qui est le cas des prisonniers de guerre, il n’existe aucun mécanisme permettant d’échanger ces civils. « C’est le problème numéro un, reprend Petro Yatsenko. On ne peut pas les échanger contre des soldats russes capturés, car ce n’est pas conforme aux conventions de Genève. Cela inciterait, en outre, les Russes à kidnapper encore plus de civils ukrainiens dans les territoires occupés. La seule option, c’est que la Russie les libère. »

Un vœu pieux, tant Moscou utilise ces civils pour asseoir son emprise dans les territoires occupés. L’objectif est simple : supprimer toute résistance par la terreur et soumettre la population à ses règles. « Il s’agit d’une stratégie à grande échelle visant à contrôler et à coloniser les territoires ukrainiens », explique Oleksandra Matviichuk, colauréate du prix Nobel de la paix 2022 et directrice du Centre pour les libertés civiles, une ONG ukrainienne qui documente les crimes de guerre russes. La militante regrette que ce dossier sensible, « crucial pour la société ukrainienne », reste un angle mort à l’étranger : « La communauté internationale ne le comprend pas. Les gens parlent seulement des prisonniers de guerre, mais pas des civils emprisonnés. Ils sont toujours surpris d’apprendre que des milliers de civils ukrainiens sont détenus par les Russes. »

Un rapport du bureau du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), publié en septembre 2025, lève le voile sur les conditions dans lesquelles ces femmes et ces hommes sont retenus en captivité. Il identifie 161 centres officiels de détention pour les civils, situés dans les territoires occupés, dont 55 accueillent également des prisonniers de guerre, ainsi que 42 lieux non officiels, parmi lesquels « des caves, des maisons privées, des garages et d’anciens bâtiments administratifs ».

« Matriochkas »

Des milliers de civils ukrainiens sont également retenus en captivité dans 73 prisons en Russie, parfois « à des milliers de kilomètres » des territoires occupés, selon le rapport, alors même que « la déportation de ces citoyens est interdite » par le droit international. Certains de ces lieux de détention ont gagné un surnom en Ukraine : les « matriochkas », ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. « Ce sont des prisons dans les prisons, où les civils sont cachés, sans contact avec l’extérieur »,explique Petro Yatsenko.

La quasi-totalité de ces Ukrainiens sont torturés en détention, selon le OHCHR. « Plus de 92 % » d’entre eux l’ont été, détaille l’organe de l’ONU, qui a interrogé 216 civils libérés. Parmi les méthodes récurrentes, il recense « les coups avec différents instruments, les chocs électriques, les menaces de mort, les positions de stress et les humiliations ». Les violences sexuelles sont, elles aussi, très répandues : les femmes comme les hommes sont soumis à des « viols, chocs électriques sur les parties génitales ou les seins, nudité forcée, menaces de violence sexuelle et humiliations sexuelles ». De son côté, l’ONG Crimean Human Rights Group observe l’émergence d’une nouvelle tendance, « l’incarcération de femmes à des fins d’exploitation sexuelle pour les soldats russes, affirme au Monde Olga Skrypnyk, sa directrice. Parfois, ces femmes sont relâchées au bout de quelques mois ».

Selon les informations du Monde, Moscou utilise aussi des civils ukrainiens emprisonnés pour combattre contre leur propre pays, en les poussant à signer des contrats avec l’armée

« Recruteurs non officiels »

Président de l’ONG Captive Ukrainian Civilians, qui regroupe 400 familles de prisonniers, Kostyantyn Davydenko, lui-même ancien détenu, a été témoin de cette pratique. Cet ancien agent immobilier de 39 ans a été arrêté et condamné à dix ans et demi de prison pour « espionnage »,en 2018. En sept ans et demi de captivité, ce père de famille a été transféré dans cinq établissements pénitentiaires différents et a, lui aussi, subi des tortures. C’est après l’invasion qu’il a vu arriver des « recruteurs militaires non officiels » en prison.

« Une fois par mois, quelqu’un venait recruter des détenus, de gré ou de force »,se souvient-il, attablé dans un café de Kiev, où il vit depuis sa libération, en août 2025. Dans une colonie pénitentiaire à Saratov, en Russie, il a « vu des Ukrainiens accepter parce qu’on leur promettait 3 millions de roubles [30 000 euros] et la liberté. Mais personne ne leur avait dit qu’il fallait survivre le premier mois au front pour toucher cet argent ». L’ex-prisonnier ajoute avoir eu deux fois la visite d’Evgueni Prigojine, l’ancien chef du groupe paramilitaire Wagner, mort dans un crash d’avion en août 2023. « Il venait recruter parmi les détenus, mais c’était assez chaotique, si bien qu’après le ministère de la défense russe s’est organisé autrement. »

La Russie a commencé à enlever et à incarcérer des civils ukrainiens dès le début de la guerre dans le Donbass, en 2014, quand elle soutenait en sous-main les séparatistes pro-russes. Les militants pro-ukrainiens étaient alors son cœur de cible, avec les journalistes, professeurs, élus locaux, fonctionnaires, volontaires et minorités religieuses. « Ils étaient visés pour des raisons politiques, accusés d’“espionnage”, de “terrorisme” ou de “subversion”, avec des dossiers montés de toutes pièces, puis jetés en prison »,raconte Igor Kotelianets, directeur de l’Association des proches des prisonniers politiques du Kremlin, fondée en 2017.

Depuis l’invasion de février 2022, la Russie a étendu sa traque à tous les citoyens vivant dans les territoires occupés, quel que soit leur profil. « Désormais, n’importe qui peut devenir une cible, que vous soyez pro-ukrainien ou non, poursuit le défenseur des droits humains. La répression a changé de nature et d’échelle. » Les chiffres l’attestent : en décembre 2021, la Russie détenait 120 prisonniers politiques originaires de Crimée, et 600 venant des régions de Donetsk et Louhansk, dans le Donbass, selon l’ONG Crimean Human Rights Group. Aujourd’hui, les détenus se comptent par milliers.

Les ONG de défense des droits humains disent être « submergées » par les appels d’Ukrainiens signalant la disparition d’un proche. « Ceux qui nous alertent depuis les territoires occupés sont terrifiés à l’idée de nous contacter, car c’est très dangereux pour eux, mais la peur pour la vie de leur proche est encore plus forte », confie Natalia Yashchuk, membre du Centre pour les libertés civiles.

Condamnés pour« terrorisme » ou « espionnage »

Parmi les citoyens emprisonnés, beaucoup sont détenus au secret pendant des années, sans communication, base légale ni dossier judiciaire. Ils sont parfois relâchés au bout d’un an ou deux, puis capturés à nouveau. D’autres sont jugés par des tribunaux obéissant à la loi russe, depuis que Moscou a déclaré l’annexion des territoires occupés de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijia en septembre 2022, après celle de la Crimée en 2014.

Ceux-là sont condamnés, la plupart du temps, pour « terrorisme »,« sabotage » ou « espionnage », avec des peines dépassant dix années de prison. « Ces “procès” violent tous les principes de justice, dénonce au Monde l’ombudsman, Dmytro Lubinets. Les “preuves” sont souvent falsifiées, les “aveux” obtenus sous torture, la défense n’a pas de droits adéquats, et les verdicts sont rendus à l’avance en violation du droit international humanitaire. » La propagande russe, elle, relaie abondamment ces affaires sur les réseaux sociaux, afin de neutraliser toute volonté de rébellion au sein de la population.

Depuis le début de l’offensive à grande échelle, 6 422 Ukrainiens sont revenus de captivité, dont seulement 409 civils, selon le bureau du défenseur des droits. Iouri Chapovalov, 62 ans, fait partie de ces rares civils relâchés. Quand la guerre a éclaté dans le Donbass, en 2014, ce petit homme au ton calme et aux fines lunettes était docteur en neurologie à l’hôpital, et président du club de Donetsk des fans de cactus, qui comptait une quarantaine de membres. « J’ai tout de suite compris que c’était une agression de la Russie, explique-t-il, même si Moscou niait toute implication. » Il a choisi de rester à Donetsk, où il vivait seul avec sa mère, pour documenter la guerre sur Twitter (devenu X en 2023) sous un pseudonyme. Arrêté en 2018, il a été condamné à treize ans de prison pour espionnage.

D’abord incarcéré dans la prison d’Izoliatsiïa, située dans la région de Donetsk et réputée pour les sévices sur les détenus, il a refusé de signer les papiers que ses geôliers lui tendaient. « Ils m’ont alors mis un sac sur la tête et l’ont serré jusqu’à ce que j’étouffe. J’ai fini par signer tout ce qu’on me demandait, et je suis passé du mode héroïque au mode survie », raconte-t-il aujourd’hui dans son nouvel appartement, dans la région de Kiev, au sein d’un village neuf fondé pour les déplacés par un milliardaire mormon américain, dont le portrait trône sur la table. Dans les prisons situées en Russie, « le traitement était encore pire », dit-il.

Iouri Chapovalov a été détenu pendant sept ans dans trois lieux différents, avant sa libération, inespérée, le 13 août 2025. Ce jour-là, seuls 15 des 46 civils emprisonnés avec lui ont été relâchés – la Russie en libère parfois une poignée, sans logique apparente –, à l’occasion d’un échange de prisonniers de guerre. « Je revois encore le regard de ceux qui sont restés », confie l’ancien détenu. A sa libération, il n’a pas retrouvé sa mère, morte pendant sa captivité. Mais il a trouvé du soutien auprès de ses amis membres du club de Donetsk des fans de cactus, qui avaient, en son absence, mis à l’abri son impressionnante collection.

« On tente tout »

Depuis l’invasion, les autorités ukrainiennes ont élaboré plusieurs stratégies pourinciter la Russie à libérer les civils. La première remonte à l’été 2022.L’Ukraine, en pleine dérussification, déboulonnait alors les statues soviétiques et les monuments de Lénine à travers le pays. La Russie, qui vante l’héritage de l’URSS, dénonçait une « politique agressive »« On a donc lancé un programme spécial et proposé aux Russes d’échanger ces monuments contre nos concitoyens », raconte Petro Yatsenko. L’idée n’a pas eu le succès escompté et a été abandonnée au bout de quelques mois.

Une autre a alors émergé : échanger les civils contre des collaborateurs ukrainiens. Depuis 2023, le programme officiel « Je veux rejoindre les miens » offre ainsi la possibilité aux prisonniers condamnés en Ukraine pour collaboration de poser leur candidature pour rejoindre la Russie, où serait annulée leur peine – de dix à quinze ans de détention. « On a faitcette proposition aux détenus : 500 ont accepté ce projet par écrit, dont 300 ont donné leur accord pour que leur profil figure publiquement sur un site Internet, où sont décomptés les jours depuis qu’ils ont dit vouloir partir en Russie. »

Encore faut-il que Moscou ait envie de les accueillir. A ce jour, « 70 personnes sur ces 500 collaborateurs ont été envoyées en Russie, précise le porte-parole du Centre de coordination du traitement des prisonniers de guerre, à Kiev. C’est le seul moyen acceptable de sauver nos concitoyens. On tente tout ».

Exécution extrajudiciaire de 90 civils

Le temps presse, tant la vie des Ukrainiens aux mains de la Russie est menacée.Depuis février 2022, l’OHCHR a documenté l’exécution extrajudiciaire de 90 civils dans des lieux de détention officiels ou non officiels : 83 hommes, six femmes et une mineure. Il affirme également que 38 civils, dont neuf femmes, sont morts en captivité en raison des « tortures ou mauvais traitements ».

Cette stratégie russe d’incarcération massive des civils semble appelée à se développer encore. Depuis 2025, « la Russie modernise et agrandit les centres de détention dans les territoires occupés pour accueillir encore plus de détenus », alerte Vira Iastrebova, d’Eastern Human Rights Group. Rien qu’en Crimée, deux nouveaux centres de détention ont été créés depuis l’offensive russe à grande échelle, en plus de celui qui existait déjà à Simferopol, selon le Crimean Human Rights Group. « Ces trois prisons sont utilisées pour les civils arrêtés dans les nouveaux territoires occupés, affirme Olga Skrypnyk, sa directrice. Il s’agit de lieux non officiels, auxquels personne n’a accès. »

Les efforts de l’Ukraine pour récupérer ses concitoyens se heurtent à un mur. « La Russie ignore toutes les lois et fait ce qu’elle veut », constate Oleksandra Matviichuk. La Prix Nobel de la paix regrette que les territoires occupés soient perçus comme des « espaces vides » dans les négociations et appelle à « parler le seul langage que comprenne la Russie en renforçant les sanctions »« L’occupation n’est pas la paix, mais une autre forme de guerre, invisible, insiste-t-elle. Si vous êtes tué, personne ne le saura. »

Faustine Vincent (Kiev, Odessa, envoyée spéciale)

 

Souscrire à la newsletter du comité

Newsletter