Comment Kirill Dmitriev, l’émissaire de Poutine, a-t-il retourné Trump. Un récit détaillé
Le CEO du Fonds d’investissement russe a brillamment manœuvré pour convaincre Trump que la paix passera d’abord par des deals commerciaux

Le Monde du 27 octobre 2026
Kyrylo Boudanov s’efforce de ravaler sa colère. Voilà près de trois heures, le 9 octobre, que le chef de l’administration présidentielle ukrainienne se sent traité comme un enfant par Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Donald Trump, qui prétend lui apprendre comment gagner de l’argent. Le rendez-vous, dans le luxueux club de golf Shell Bay, à Hallandale Beach, en Floride, ne ressemble pas aux innombrables séances de ces derniers mois visant à bâtir un plan de paix entre l’Ukraine et la Russie.
« Steve », aux côtés de Jared Kushner, gendre du président américain, préfère ce jour-là parler affaires. Le promoteur immobilier fait miroiter un grand « plan de prospérité régional » pour l’après-guerre, qui inclurait l’Ukraine, l’Europe et la Russie. Il est notamment question de remettre pleinement en service les pipelines transportant du gaz et du pétrole russe vers l’Europe via l’Ukraine. Kiev toucherait des dividendes et le projet ferait baisser le coût de l’énergie en Europe, vante Steve Witkoff, persuadé de tenir ici l’un de ces accords « gagnant-gagnant » que l’on ne peut refuser.
« Notre modèle n’est pas la Biélorussie, c’est la Pologne ! », lui oppose l’Ukrainien, ahuri par ce projet qui ferait de Kiev un obligé de Moscou, selon un témoin de la scène interrogé par Le Monde. La séance est interrompue. Kyrylo Boudanov appelle Volodymyr Zelensky, inquiet. « Ne laisse rien paraître », lui recommande en substance le président ukrainien. La réunion reprend quand, soudain, on apporte un papier annonçant le « deal » que vient de rendre public Donald Trump. Le président américain s’engage à acheter près de 5 millions de tonnes de gazole russe. Il jubile à l’idée de faire baisser les prix du pétrole pour amadouer ses concitoyens à l’approche des élections demi-mandat, le 3 novembre, que le camp républicain aborde avec difficulté.
« Acceptez ce deal sur le gazole et cessez les frappes sur les raffineries russes, vous mettez le monde en danger ! », lance un Steve Witkoff agacé à la délégation ukrainienne, qui prend vite conscience que les Etats-Unis n’ont rien obtenu de Vladimir Poutine en échange de cette promesse à même de renflouer les caisses du Kremlin.
« Trahison »
Le chef de la Maison Blanche vient de jeter la première pierre d’une reprise des affaires entre Washington et Moscou, sans même attendre la fin de la guerre. Un partenariat est en train de se nouer, au détriment de l’Ukraine et au mépris des sanctions imposées sur le pétrole russe. « Je n’ai jamais vu les Ukrainiens aussi bouleversés et inquiets après ce rendez-vous », raconte le témoin proche de la délégation ukrainienne, interrogé par Le Monde.
Le revirement trumpiste a des allures plus tragiques encore que l’incident du bureau Ovale, le 28 février 2025, quand Donald Trump et son vice président J. D. Vance, avaient publiquement cherché à humilier Volodymyr Zelensky, s’exaspérant de sa prétendue ingratitude à l’égard de Washington. « Le bureau Ovale était une rupture diplomatique. Cette fois, il s’agit de décisions politiques ayant des conséquences sur la capacité de l’Ukraine à se défendre avant un hiver potentiellement très difficile », observe Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre de recherches internationales de Sciences Po, à Paris.
Kiev est sous le choc, démuni, alors que l’Europe, pour l’heure, n’est pas en mesure de remplacer les missiles antimissiles et le renseignement fournis par les Américains. « C’est sans espoir, ils [Steve Witkoff et Jared Kushner] ne pensent qu’au business », confie un proche de Volodymyr Zelensky, quelques jours après la rencontre en Floride. Dans les médias, le président ukrainien en perd son anglais, crie à la « trahison » et brandit l’argument moral. « Comment pardonner [à la Russie] ? C’est impossible », tonne-t-il, le 22 octobre, dans un entretien diffusé sur le podcast de l’investisseur britannique Steven Bartlett, dénonçant les atrocités russes dont sont victimes les civils et les enfants ukrainiens.
« Trump vient du monde des affaires. Dans ce monde-là, vous pensez à la façon de créer des occasions favorables pour les deux côtés. La guerre est un jeu à somme négative, tout le monde y perd, alors que le business et la paix sont des jeux à somme positive », expliquait Jared Kushner devant la presse, à Kiev, le 7 septembre, au surlendemain d’un déplacement à Moscou, alors que Volodymyr Zelensky, assis un peu plus loin, avait le regard perdu. « Poutine ne veut pas la paix, il veut détruire l’Ukraine et Trump s’en fiche, il veut des deals ! », s’indigne Oleksandr Merejko, président de la commission des affaires étrangères du Parlement ukrainien.
Talent de négociateur
Au clinquant club de golf de Floride, l’un des projets immobiliers de Steve Witkoff, la délégation ukrainienne n’a pas seulement été outrée par le cynisme du promoteur proche de Donald Trump. Elle s’est effrayée de la similitude entre le discours américain et celui que ne cesse de marteler Kirill Dmitriev, le directeur général du Fonds d’investissement direct russe (RDIF) et époux d’une amie d’enfance de l’une des filles de Vladimir Poutine.
« La coopération économique avec la Russie est inévitable », assène Kirill Dmitriev depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, en 2025. Il l’a encore répété à Istanbul, le 22 octobre, lors du Forum économique eurasiatique de Vérone, qui réunit chaque année des hommes d’affaires européens et russes. Le financier, comme galvanisé par la bienveillance du gouvernement américain, y a fustigé la « bêtise »des Européens à s’obstiner de refuser de faire affaire avec la Russie.
Depuis l’annexion de la Crimée, en 2014, la Russie, exclue du G8, est isolée par les sanctions occidentales. « Les Européens ne sont pas favorables aux affaires : en Europe, on casse les vitrines des magasins », a moqué Kirill Dmitriev à la tribune du forum, en référence aux émeutes qui ont secoué la France, les 17 et 18 octobre, décrivant le Vieux Continent comme « envahi » par les migrants au point de représenter « une menace fondamentale pour l’Occident ». Un discours sur le prétendu péril qui menace l’homme blanc judéo-chrétien, semblable mot pour mot à celui relayé par la sphère MAGA (Make America Great Again) et par Donald Trump lui-même.
A Moscou, Kirill Dmitriev, critiqué dans les cercles diplomatiques traditionnels, est souvent décrit comme un « clown » qui, pour séduire ses interlocuteurs américains, leur fait miroiter toutes sortes de nichtiaki, un mot de l’argot russe qui désigne des « choses attrayantes » à offrir en cadeau, en l’occurrence des deals avantageux. Kirill Dmitriev ne recule devant rien pour paraître sympathique, ne manquant jamais une occasion de distribuer de petits présents, tels ces chocolats à l’effigie de Vladimir Poutine qu’il a offerts en octobre 2025 à Steve Witkoff et à Jared Kushner lors d’un passage à New York.
Formé à Stanford et à Harvard , l’ex-collaborateur de grands cabinets de conseil américains « a développé un talent de négociateur reposant sur la manipulation. Il se glisse dans le rôle d’un habile vendeur itinérant dont la mallette contient, comme par miracle, l’objet dont son interlocuteur a soi-disant un besoin crucial. Il maîtrise les codes de l’élite outre-Atlantique. Il connaît le goût de M. Trump et de ses émissaires pour les mégaprojets », analyse Andreï Pertsev, chercheur russe invité au centre Carnegie.
« C’est un tricheur géopolitique »
Ne parlant qu’une seule langue, celle des milieux d’affaires, Kirill Dmitriev esquive toute question relative au cessez-le-feu, tout en martelant que Moscou veut la paix. En octobre, pour la quatrième fois cette année, le Kremlin a pourtant augmenté les effectifs de son armée et prévoit d’accroître de plus d’un quart son objectif de dépenses militaires pour 2027. De cela, Kirill Dmitriev ne dit mot. « C’est un tricheur géopolitique », prévient Andreï Pertsev.
Steve Witkoff est tombé sous le charme de cet agent du président russe, qu’il côtoie depuis ses premiers pas comme chargé de missions pour Donald Trump. Quelques semaines à peine après l’investiture du milliardaire, en janvier 2025, l’Américain, personnage « chaleureux mais sans scrupule », selon les diplomates occidentaux, recevait, dans sa résidence de Georgetown, celui que l’on surnomme le « Raspoutine de Poutine », raconte le philosophe défenseur de la cause ukrainienne Bernard-Henry Lévy, dans ses Mémoires provisoires (Olivier Nora Editions, 862 pages, 28 euros, numérique20 euros). L’Américain s’interrogeait alors sur le degré de « flexibilité » des Ukrainiens. « Depuis le départ, le Kremlin tente d’appâter Trump et son clan avec des promesses d’affaires juteuses. M. Dmitriev est chargé de cela depuis déjà dix-huit mois. Le deal sur le gazole n’est qu’un petit exemple. Dmitriev envisage des deals dans l’énergie, l’aviation civile, les terres rares, l’intelligence artificielle et les technologies », se désole un diplomate, à Moscou.
Il y a encore quelques semaines, un cessez-le-feu russo-ukrainien semblait préalable à la mise en œuvre de toute relance des relations économiques entre Washington et Moscou. Cet obstacle a été levé. Un fait nouveau, contraire aux conclusions des discussions menées parallèlement, depuis cet été, par un autre émissaire de la Maison Blanche, John Coale, avec Dmitri Mouratov, le journaliste russe et défenseur des droits humains, Prix Nobel de la paix 2021.
Ces pourparlers supposaient un cessez-le-feu, suivi d’une amnistie permettant de faire libérer de Russie des prisonniers politiques russes et des militaires ukrainiens ; et, dans un deuxième temps, une négociation sur un accord de paix global ouvrant la voie à de potentiels accords économiques. La chronologie et les priorités ne sont plus les mêmes. « No comment », évacue Kirill Dmitriev, interrogé par Le Monde en marge du forum d’Istanbul, le 22 octobre.
Les plans de partenariats russo-américains se sont échafaudés dès le 5 septembre, lors du huitième passage de Jared Kushner et Steve Witkoff en Russie, sous les dorures du Kremlin. Avant la rencontre avec Vladimir Poutine, tard le soir, Kirill Dmitriev escorte, toute la journée, tel un tour-opérateur pour VIP, les deux émissaires américains dans la capitale : accueil en limousines à l’aéroport, balade dans les rues de Moscou où l’on aperçoit une inscription en russe proclamant « Tout pour la victoire », puis déjeuner qui s’étire trois longues heures dans le restaurant chic l’Avrora, où l’on sert des pinces de homard au caviar noir. Sur les vidéos, les Américains semblent aux anges.
« Le 5 septembre, j’ai eu le temps de parler avec Steve Witkoff et Jared Kushner de tout un tas de sujets. (…)Steve et Jared jouent un rôle essentiel pour trouver des compromis réalistes », confie au Monde Kirill Dmitriev. « Avant cette rencontre à Moscou, nous avions déjà passé beaucoup de temps à Washington, à parler aux ministères des finances, de l’énergie et d’autres. On sent qu’il y a une compréhension croissante dans l’administration Trump que la coopération avec la Russie est vitale pour les intérêts nationaux des Etats-Unis », se réjouit ce proche de Vladimir Poutine.
« Nos objectifs convergent »
Moins de deux mois après cette échappée moscovite, « Steve » se rend à Saint-Pétersbourg, reçu dans l’un des palais de l’ancienne capitale impériale. Kirill Dmitriev vante devant lui une Russie débordant d’énergie bon marché, atout crucial, dit-il, pour prendre le leadership mondial dans l’intelligence artificielle, conscient de faire saliver son interlocuteur prêt à tout pour contenter le président américain à l’humeur délicate. « Le plan de Donald Trump sur le pétrole est un plan global. Après la prise de contrôle des réserves du Venezuela, et avant – peut-être – de s’emparer du pétrole iranien, le deal avec la Russie comme la prise de participation dans Lukoil [deuxième plus grand producteur de pétrole en Russie dans lequel des proches de Trump pourraient investir] s’inscrit dans ce schéma, celui de l’“America First !” », « l’Amérique d’abord », explique Guido Lombardi, homme d’affaires américano-italien, conseiller officieux du président américain.
« Nos objectifs convergent (…). Nous sommes proches de la fin de ce conflit, on le sent bien. Les sanctions ont pénalisé les entreprises américaines mais ont aidé les entreprises chinoises,Trump l’a compris », se félicite Robert Agee, directeur général de la chambre de commerce russo-américaine à Moscou, invité au forum d’Istanbul. « Un ou deux projets russo-américains, en plus de l’accord sur le gazole », seront signés d’ici la fin de l’année, présage-t-il, euphorique.
Enhardie par ce retour inespéré sur la scène internationale offert par Donald Trump, la Russie imagine désormais faire affaire avec des politiques européens qui seraient mieux disposés à son égard que les « bureaucrates actuellement au pouvoir », selon les mots de Kirill Dmitriev.
« Ces forces vont émerger et changeront une nouvelle fois le monde, pour instaurer une coopération entre l’Europe et la Russie, c’est absolument inévitable », s’est-il enflammé à Istanbul, citant notamment le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui, selon lui, gagne en popularité grâce à son « honnêteté » sur les « questions d’immigration » et « sur la coopération énergétique avec la Russie ».
L’affidé de Vladimir Poutine compte convier des représentants de l’AfD dès le mois de décembre à Moscou, pour un forum économique prévu en Russie au deuxième trimestre 2027. A-t-il aussi invité des responsables politiques français ? « Pas encore… », glisse-t-il dans un sourire. Avant d’assurer : « Mais des entreprises européennes, notamment françaises, sont désormais nombreuses à nous contacter pour joindre des projets russo-américains en cours de discussion. » Pour faire diversion, Moscou a donc son arme : l’appât du business.






