Culture

« À gauche, le manque de solidarité avec l’Ukraine est un échec moral »

À partir des Mémoires de son père, Francesca Melandri explore ce que produit la guerre de Poutine dans la coscience européenne

Ce que je partage avec les écrivains ukrainiens, c’est de ne plus pouvoir écrire un roman qui se déroulerait à l’époque contemporaine
Sep 27, 2026

Mediapart

Entre 1942 et 1943, des dizaines de milliers de soldats italiens ont été envoyés sur le front de l’Est pour seconder l’allié nazi, qui avait attaqué l’Union soviétique. Franco Melandri, qui en faisait partie, est revenu vivant d’une retraite qui a eu lieu dans des conditions cauchemardesques.

Quand sa mère est venue le voir à l’hôpital militaire de Venise, où il passait sa convalescence, la première chose qu’elle a faite a été de soulever sa couverture pour vérifier si aucune jambe ou pied n’avait été amputé à cause du gel.

Il faisait froid est un des titres choisis par Franco Melandri pour ses souvenirs de guerre, dont il a témoigné par plusieurs écrits. Sa fille Francesca, devenue écrivaine, traduite dans plusieurs langues, connaissait son témoignage. Ce n’est toutefois que le 24 février 2022, lorsque Vladimir Poutine a lancé ses troupes sur Kyiv, qu’elle a décidé d’en faire la matière d’un livre – le sien.

Dans Les Pieds froids (Gallimard), publié en août 2024 en Italie et traduit au printemps 2026 en France, elle abandonne pour la première fois la forme romanesque. Et se livre à une double opération : d’un côté, la reconstitution de la trajectoire politique trouble de son père, en écho aux failles mémorielles italiennes ; de l’autre, l’auscultation de ce que bouscule, chez les « progressistes de la paisible Europe de l’Ouest », le surgissement d’une guerre longue sur le continent, faisant des centaines de milliers de victimes.

Mediapart s’est entretenu avec Francesca Melandri pour évoquer son travail et ce « nouveau millénaire empêtré dans les lambeaux sanglants [du] XXe siècle ».

« Mediapart » : Votre livre est écrit à partir des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale de votre père,qui évoquait volontiers sa « guerre de Russie ». Mais ce que vous avez découvert, c’est qu’il s’agissait en fait d’une guerre d’Ukraine. Comment ce choc est-il devenu un livre ?

Francesca Melandri : J’ai toujours pensé que je voudrais faire quelque chose des souvenirs de mon père à propos de sa guerre dans les steppes. Mais après tout, il avait déjà écrit un texte très beau à ce sujet.

Le déclic s’est fait le 24 février 2022. J’étais à Berlin, où je vis une partie de l’année, le jour de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Je regardais les images incroyables et épouvantables qui nous parvenaient de ce pays, et tout de suite j’ai réalisé que mon père s’était rendu dans les localités qui étaient nommées. Il avait donc été sur le front en Ukraine. Or, pour évoquer cette campagne où des soldats comme lui avaient été envoyés, en Italie on n’a jamais parlé que de la « guerre en Russie ».

Cette négation de l’Ukraine dans notre compréhension de l’histoire de l’Europe et de nos propres nations, c’est exactement le motif de la guerre de Poutine, qui lui nie toute existence propre en dehors de sa tutelle. Avec cette mémoire partielle de ma famille et de mon pays, nous avons participé, même involontairement, à cette oblitération de l’existence de l’Ukraine. J’en conclus que nous ne sommes pas seulement des spectateurs d’un conflit à l’Est, mais des acteurs de cette histoire.

J’ai ressenti, comme jamais, le besoin d’écrire ce livre. Ce n’était pas juste une volonté ou un devoir, mais un besoin. Et je n’ai eu aucune hésitation non plus sur la forme, c’est-à-dire une lettre à mon père, mort en 2012. Cela est venu très naturellement : il n’y avait pas d’autre alternative que de parler avec lui, le convoquer pour regarder les lieux où il avait vécu sa guerre et où se rejouait un drame historique.

Dans votre précédent livre, « Tous, sauf moi » (Gallimard, 2019), vous évoquiez la difficulté de l’Italie à se confronter à son passé colonial. Celui-ci est l’occasion de vérifier que la mémoire de l’alliance avec les nazis est tout aussi trouble. Vous rappelez en effet qu’en 2022 une journée nationale en l’honneur du corps d’armée alpin, qui a donc opéré sur le front de l’Est, a été votée par les parlementaires italiens.

Je n’y croyais presque pas quand c’est arrivé. Le calendrier est fou : c’était un ou deux jours après la découverte des massacres de Boutcha en Ukraine. Ce vote, à l’unanimité, était un témoignage de la séparation du discours italien d’avec la réalité. Comme si nous vivions dans un lieu fabuleux où l’on invente le passé et le présent.

Il faut vous rendre compte que la plupart des intellectuels italiens ne parlent jamais de l’Ukraine. Mon livre est sorti il y a deux ans [en août 2024 – ndlr] en Italie. Le contraste de la réception avec des pays francophones et germanophones est saisissant. Les critiques du livre ont été positives, assurément. Mais la plupart l’ont traité comme s’il s’agissait uniquement du passé. Le mot « Ukraine » ne figure même pas dans certaines recensions ! C’est un comble par rapport au sens même de ce livre.

Cela en dit long sur l’état pitoyable des médias italiens, comme on l’a vu au moment de la pandémie. Depuis Berlusconi, cet écosystème a été comme brûlé, surtout dans l’audiovisuel de masse. La plupart des Italiens n’ont pas compris cette guerre car personne ne les a sérieusement informés. Des lecteurs m’ont écrit pour me dire qu’ils y avaient enfin compris quelque chose. 

Dans le champ de la gauche, ce n’est pas mieux. En France, tous les syndicats de salariés ont condamné l’agression qui se poursuit, à l’occasion du quatrième anniversaire de cette guerre. En Italie, la CGIL [la Confederazione generale italiana dellavoro, l’un des principaux syndicat italiens – ndlr] est carrément prorusse. Dans certaines de ses manifestations, des individus ont pu marcher en portant le signe « Z » [celui arboré par les forces russes lors de l’invasion – ndlr].

De grandes figures publiques respectées, comme l’écrivain Alessandro Barbero, s’affichent pro-Russie, sous prétexte qu’ils sont des vieux communistes. Comme si cela avait quelque chose à voir avec l’oligarchie criminelle autour de Poutine !

Vous évoquez le slogan « L’Italie répudie la guerre » dans les marches pacifistes et vous vous en montrez agacée. Pourquoi les appels à la paix ne vous semblent-ils pas suffisants pour se positionner face aux drames contemporains ?

Les Ukrainiens veulent la paix plus que nous tous, car c’est eux qui reçoivent des bombes sur leurs têtes. Le problème, c’est que la paix dont parle toute une partie de la gauche en Europe est abstraite. Et quand on regarde ce que ce discours signifie, lorsqu’il implique de ne plus soutenir militairement l’Ukraine, c’est une paix de la reddition, de l’oppression. Une paix qui ferait que l’ensemble de l’Ukraine vivrait ce qu’il se passe dans les territoires occupés, c’est-à-dire une forme de fascisme. 

Il y a peu d’informations qui parviennent sur la réalité de l’occupation en Ukraine. Mais la « paix russe », dans ces territoires, a des conséquences connues : l’existence de chambres de torture, l’absence totale de loi pour protéger les citoyens – ramenés à des sujets de second rang – et des sanctions pour ceux qui ne collaborent pas avec les nouveaux maîtres, l’occupation de leur appartement, la privation d’insuline quand on es diabétique, etc.

Comme personne de gauche, je suis blessée et même épouvantée de voir ce manque de solidarité primaire d’une partie de la gauche occidentale. Pas seulement parce que c’est injuste. Mais aussi parce que, ce faisant, on laisse les Ukrainiens de gauche complètement seuls, en ignorant le processus de construction nationale auquel ils participent. C’est un véritable échec moral. 

Vous dressez une comparaison étonnante, en rapprochant la perception de la guerre en Ukraine par l’Europe occidentale de l’incrédulité des Mapuches face aux voiliers de Magellan (1480-1521) à l’horizon, qui entraient si peu dans les catégories de ce qui était envisageable. Quatre ans plus tard, en sommes-nous vraiment là ? 

Les situations sont différentes selon les pays. Encore une fois,le déni est beaucoup plus fort en Italie qu’en Allemagne ou en France. Mais dans les milieux progressistes dont on parlait, il y a encore une difficulté à envisager qu’il ait existé, et qu’il existe aujourd’hui, un autre impérialisme et colonialisme que celui de l’Europe occidentale.

Vous avez cité Tous, sauf moi. Ce roman s’inscrivait totalement dans une interpellation postcoloniale de ce que l’oppression de peuples « moins pâles que nous » a fait à nos sociétés. Mais il ne faudrait pas que cette interpellation oublie un autre impérialisme européen, de gens tout aussi blancs, et qui est russe ! 

Que s’est-il passé entre Moscou et Vladivostok, cette immense étendue de terre sur plusieurs fuseaux horaires ? Les peuples qui la composent se sont-ils spontanément rangés sous l’autorité de tsars orthodoxes, puis de l’Union soviétique, puis du régime poutinien ? Non, il y a évidemment eu des guerres terribles pour asseoir cette domination. Mais notre vanité, notre façon de nous placer sans cesse au centre de l’histoire, que ce soit en nourrissant un complexe de supériorité ou en nous désolant de nos crimes, finit par masquer l’agentivité d’autres puissances et peuples.

Vous parlez de « l’émiettement du monde de paix » que la génération de vos parents a laissé. L’expression touche juste, mais ne nous sommes-nous pas volontairement aveuglés sur le fait qu’il s’agissait d’un monde de paix surtout pour les Occidentaux ?

Ma génération a eu une chance historique incroyable. On ne doit pas en avoir honte, car il n’y a nul mérite à en tirer mais aucune faute non plus dont s’accabler. Ce que nous avons reçu comme don, c’est de vivre dans une démocratie fondée sur le sang des générations précédentes, qui a survécu à ceux qui voulaient l’abattre ou l’empêcher dans cette partie du monde. 

Notre Constitution italienne, je le dis sans ironie, est un magnifique texte. Il exprime bien ce que signifie l’acceptation du pluralisme – qui suppose un seul rejet, celui du fascisme – et contient des ambitions sociales fortes. Ma génération n’a dû ni se battre ni risquer sa vie pour cela. On a fini par oublier que la démocratie n’était pas un objet là pour toujours, mais quelque chose qui a toujours des ennemis, lesquels ont relevé la tête, et qu’il faut la défendre pour la préserver.

En Ukraine, cette défense prend des proportions maximales, car le sacrifice potentiel de sa vie entre dans la balance. Mais l’alternative à la non-défense d’un régime pluraliste très imparfait, et surtout de sa société civile, c’est de vivre ce qu’ont vécu les habitants de Boutcha.

Cela réveille de grandes questions que ni ma génération ni la vôtre n’ont jamais dû se poser. Car nous vivions comme« normale » une situation qui est en fait une exception dans l’histoire mondiale. Une exception de temps et de lieu, huit décennies dans un étroit espace géographique. Divers degrés de risques et de coûts pour la défense de cette exception sont désormais à payer, depuis le harcèlement en ligne par la fachosphère jusqu’à ceux, ultimes, que supportent les Ukrainiens et les Ukrainiennes.

Vous évoquez, dans votre livre, le destin de l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, morte alors qu’elle entreprenait de documenter les crimes russes sur le sol de son pays. Qu’est-ce qui vous a marquée dans son histoire ? Et qu’est-ce que cela a provoqué comme réflexion sur votre propre rapport à la fiction ? Car c’est votre premier livre qui n’y recourt pas…

J’étais à Lviv il y a deux mois, sa ville de naissance, pou rremettre un prix en son honneur. Elle est morte dans une frappe contre un restaurant de Kramatorsk. Comme d’autres écrivains et écrivaines, elle s’est retrouvée dans l’impossibilité d’écrire de la littérature romanesque. La guerre a imposé de témoigner, ce qui ne donne pas le temps d’imaginer des mondes fictifs.

Ce qu’elle n’a pas abandonné, en revanche, c’est le recours à la poésie. De manière générale, la poésie ukrainienne connaî tune dynamique d’une incroyable qualité. En apparence, c’est un style aux antipodes des tâches de documentation. La poésie s’impose toutefois comme une façon de capturer le drame qui se produit. 

En ce qui me concerne, j’ai effectivement écrit Les Pieds froids, qui n’est pas un roman, après avoir mis en pause un autre essai, que je voudrais un jour terminer, sur les États-Unis. Mais le risque est de tomber dans le présentisme, de trop coller aux événements qui s’enchaînent.  

Ce que je partage avec les écrivains ukrainiens, c’est le sentiment de ne plus pouvoir écrire un roman qui se déroulerait à l’époque contemporaine. Mais comme j’ai la chance de ne pas être sous les bombes, j’ai tout de même ressenti le besoin de repasser à la forme romanesque, cette fois-ci en m’échappant du XXe siècle, qui était le contexte de tous mes livres. Ma géographie reste européenne, mais cette fois mon travail me fait plonger dans un passé plus lointain. Et ça me fait du bien. 

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Francesca Melandri, Les pieds froids, Paris, Gallimard, 2026, 23 €

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