85e anniversaire du massacre de Babi Yar: une analyse de Christopher Ford
Ce massacre systématique de toute une population sans distinction d’âge a été un jalon important de la destruction des Juifs d’Ukraine

Source:article de Christopher Ford, publié par l'Ukraine Solidarity Campaign le 31 janvier 2022.
Traduction en français: RESU-Belgique
Babyn Yar : fascisme, stalinisme et mémoire de la Shoah (1). L’antisémitisme et la lutte pour la reconnaissance historique
Il y a 85 ans, les 29 et 30 septembre 1941, plus de 33.000 Juifs de Kyiv furent assassinés dans le ravin de Babi Yar (Babyn Yar en ukrainien). Ce massacre systématique de toute une population sans distinction d’âge a été un jalon important de la destruction des Juifs d’Ukraine. Il a été organisés par les occupants nazis avec l’aide d’une police ukrainienne encadrée par des militants de l’OUN-M (Organisation des nationalistes d’Ukraine – branche Melnyk). Il est intervenu après les pogroms de Lviv organisés par l’OUN-B (Organisation des nationalistes d’Ukraine, branche Bandera) dès les premiers jours de l’occupation nazie. A l’occasion de ce 85e anniversaire, nous reproduisons l’analyse approfondie de Christopher Ford, un historien britannique et un militant actif de l’Ukraine Solidarity Campaign en Grande-Bretagne ( Intro du RESU-Belgique).
Par Christopher Ford
Babyn Yar est un ravin situé à Kiev, théâtre de massacres perpétrés parles forces de l’Allemagne nazie lors de sa campagne contre l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le premier massacre eut lieu les 29 et 30 septembre 1941, au cours duquel plus de 33 000 Juifs furent assassinés. Parmi les autres victimes des massacres perpétrés sur ce site figuraient des Roms, des militants politiques de gauche et des prisonniers de guerre soviétiques. On estime que bien plus de 100 000 personnes y ont été assassinées pendant l’occupation allemande. Christopher Ford raconte cette histoire ci-dessous.
L’Allemagne nazie et la Roumanie ont envahi la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSS d’Ukraine) le 22 juin 1941 ; dès novembre, la quasi-totalité de l’Ukraine était sous occupation allemande. Le territoire ukrainien a été divisé en cinq zones administratives, et le sort des Ukrainiens variait considérablement d’une zone d’occupation à l’autre. La région de Galicie fut annexée au Gouvernement général, tandis que le nord de la Bucovine et la Transnistrie furent rattachés à la Roumanie. Ces territoires allaient subir des degrés de brutalité variables par rapport aux seize millions de personnes, dont celles de Kiev, gouvernées par le Reichskommissariat d’Ukraine, à la tête duquel se trouvait le Reichskommissar Erich Koch.
Nommé par Hitler, Koch considérait les Ukrainiens comme une race inférieure et supervisa le pillage de l’agriculture et de l’industrie, mené sous un règne de terreur qui coûta la vie à des millions de personnes. On estime qu’entre 3 et 5 millions d’Ostarbeiter travailleurs forcés furent déportés vers l’Allemagne, dont plus de cinquante pour cent provenaient d’Ukraine. Ceux qui restèrent furent exploités dans le cadre d’un régime de travail draconien, principalement pour fournir de la nourriture destinée à soutenir l’économie de guerre allemande. Koch déclara que « compte tenu de cette tâche, l’alimentation de la population civile ukrainienne n’est absolument pas une préoccupation ». Les nazis se fixèrent pour objectif la « destruction des bouches inutiles (les Juifs) et des habitants des grandes villes ukrainiennes, telles que Kiev » ; ils s’attachèrent à atteindre cet objectif par des rations de famine et des actes de meurtre de masse. John-Paul Himka, dans son étude Ukrainian Nationalists and the Holocaust, note que « un quart de toutes les victimes de la Shoah vivaient sur le territoire qui constitue aujourd’hui l’Ukraine » ; le massacre des Juifs ukrainiens a commencé presque immédiatement après l’invasion. C’est à Kiev que les événements furent les plus tristement célèbres : la ville perdit soixante pour cent de sa population sous le régime nazi.
L’occupation allemande de Kiev 1941
L’occupation allemande de Kiev a débuté le 19 septembre 1941, lorsque des unités de la Wehrmacht et des SS sont entrées dans la ville. Elles ont rapidement été rejointes par des Sonderkommando issus des tristement célèbres Einsatzgruppen, ces escadrons de la mort qui ont commencé à opérer avec l’autorisation de la 6e armée allemande, ainsi que par un Schutzpolizei, un bataillon de police allemande.

Une infime minorité de la population, composée de partisans «politiquement fiables », apporta une aide considérable à l’occupant, en formant une administration municipale de Kiev dotée d’une force de police ukrainienne multiethnique placée sous supervision allemande. L’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), basée en Ukraine occidentale, joua un rôle clé à cet égard, en particulier la branche alignée sur Andrii Melnyk,
l’OUN-M, qui était en rivalité avec l’OUN-B dirigée par Stepan Bandera. Cependant, les deux factions de l’OUN ont collaboré avec les Allemands, se sont enrôlées dans la police auxiliaire ukrainienne et ont participé à la perpétration des crimes nazis en Ukraine.
L’éminent historien ukrainien Ivan Rudnytsky a noté qu’au cours de l’occupation : « Il est toutefois un fait que la résistance nationaliste ukrainienne n’a jamais élevé la voix contre le massacre des Juifs. Il existe des situations où le silence est moralement indéfendable, où il équivaut à une complicité. »

La police ukrainienne de l’administration allemande
Des militants de premier plan de l’OUN-M, tels que Bohdan Onufryk (Konyk) et Ivan Kedulych, ainsi que des membres de l’OUN-B, comme Dmytro Myron (Orlik),et d’autres encore issus des milices nationalistes d’Ukraine occidentale, sesont rendus à Kiev et ont contribué à la mise en place de l’administration fantoche allemande et de la police ukrainienne dans la ville. Ces forces comprenaient non seulement des Ukrainiens, mais aussi des Russes, de nombreux éléments indésirables, des criminels, des opportunistes et d’anciens prisonniers de guerre. Elles ont pris part à des arrestations, à la surveillance des camps de prisonniers, à des exécutions et à des déportations vers l’Allemagne pour y effectuer des travaux forcés. Les nationalistes qui ont collaboré ont fourni des traducteurs et apporté leur soutien au Sonderkommando lors des massacres de Babyn Yar ; des témoins se souviennent avoir vu leur drapeau bleu et jaune flotter sur un bâtiment de la rue Yaroslaviv Val alors que les Juifs étaient rassemblés. Les témoignages divergent quant à savoir si la police ukrainienne a participé aux fusillades proprement dites à Babyn Yar ;l’auteur Anatoly Kuznetsov, qui se trouvait à Kiev à l’époque, insiste sur le fait que la police y a pris part.
Kiev comptait 200 000 habitants juifs lorsque les Allemands ont envahi laville ; beaucoup avaient quitté la ville avant son occupation, la plupart des hommes juifs se trouvant dans les forces armées ou ayant été évacués avant l’avancée des Allemands. Ceux qui étaient restés étaient principalement des personnes âgées, des femmes et des enfants. À l’époque, on savait peu de choses sur les nazis ; pendant la période du pacte Hitler-Staline, leur persécution des Juifs n’était pas relayée par les médias d’État. De plus, la propagande stalinienne inspirait peu de confiance. Ainsi, avant l’arrivée des Allemands, les Juifs de Kiev étaient mal préparés à ce qui allait leur arriver. Les autorités staliniennes portent une part importante de responsabilité à cet égard.

Ce qui restait de la population juive fut rapidement victime depersécutions de la part de la Wehrmacht, qui contraignit les Juifs à déblayer la ville ravagée par les combats ; ceux en « âge de conscription » furent internés dans des camps de travail.
La persécution se transforma en génocide lorsque, les 23 et 24 septembre, des mines dissimulées par les troupes de l’Armée rouge en retraite explosèrent dans la rue principale, Khreshchatyk, et dans certaines parties du centre-ville. Ce sabotage a tué des centaines de soldats et d’officiers allemands ; il a servi de prétexte aux Allemands pour lancer l’extermination massive de tous les Juifs de Kiev.
La décision a été prise lors d’une réunion à laquelle ont participé le SS-Obergruppenführer Friedrich Jeckeln, commandant de l’Einsatzgruppe C, le SS-Brigadeführer Dr Otto Rasch, commandant du Sonderkommando 4a,et le SS-Standartenführer Paul Blobel. On pense que le SS-Brigadeführer KurtEberhardt, responsable de Kiev, et le général de la Wehrmacht Hans von Obstfelder y ont également assisté.
Il est très probable que ce soit le commandant de la 6e armée allemande,le maréchal Walther von Reichenau, qui ait approuvé le massacre de Babyn Yar le 25 septembre. Le même jour, les unités de la Wehrmacht reçurent l'ordre d'empêcher tous les Juifs de quitter Kiev.
Le massacre n’aurait pas pu être perpétré sans l’aide de la 6e armée allemande, dont le rôle lors de la bataille de Stalingrad a été mythifié par certains historiens. Leurs crimes à Kiev et dans d’autres régions d’Ukraine sont trop souvent passés sous silence, car certains officiers ont par la suite rejoint le Comité national pour une Allemagne libre, soutenu par Moscou. Cette même 6e armée avait alloué 100 000 balles aux SS et à la police pour l’extermination des Juifs à Babyn Yar.
Les premiers massacres ont commencé les 27 et 28 septembre, lorsque des civils juifs arrêtés par la Wehrmacht et les patrouilles du Sonderkommando ont été fusillés avec des prisonniers de guerre juifs au camp de prisonniers Dulag 201 à Kiev.

L'arrêté ordonnant aux Juifs de se rassembler le 29 septembre 1941
Le 27 septembre, la 6e Armée imprima deux mille avis qui furent affichés par la police ukrainienne dans les environs de Kiev, ordonnant aux Juifs de se rassembler le 29 septembre ; parallèlement, une rumeur fut répandue selon laquelle ils allaient être réinstallés.
L’annonce, rédigée en russe, en ukrainien et en allemand, stipulait :
« Tous les Juifs(2) de la ville de Kiev et de ses environs doivent se présenter le lundi 29 septembre 1941 avant 8 heures du matin à l’angle des rues Melnikova et Dokhterivskaya (à côté du cimetière). Apportez vos documents, votre argent et vos objets de valeur, ainsi que des vêtements chauds, du linge de lit, etc. Tout Juif qui ne se conformera pas à cet ordre et sera trouvé ailleurs sera abattu. Tout civil qui pénétrera dans les logements laissés par les Juifs et s'appropriera les biens qui s'y trouvent sera abattu ».

Des dizaines de milliers de personnes ont été contraintes de marcher le long de la « route de la mort » jusqu’à Babyn Yar, où elles ont été forcées de se déshabiller et où leurs effets personnels ont été volés. La barbarie qui s’ensuivit a été décrite par Kuno Callsen, ancien membre du Sonderkommando 4a, lors de son procès en 1967 :
Les Juifs ont été contraints de descendre la pente jusqu’au fond du ravin. Ils devaient s’allonger là. Nous, les tireurs d’élite, nous nous tenions derrière les Juifs et devions les abattre à l’aide de mitraillettes par derrière. Il n’y avait pas de salves, mais des tirs isolés continus à la mitraillette. Lorsqu’une première couche avait rempli [la largeur de] la fosse, les Juifs suivants devaient s’allonger par-dessus la première couche. Je devais tirer pendant un certain temps, puis recharger mes chargeurs pendant un certain temps. J’ai également conduit les Juifs. Lorsque les Juifs se tenaient au bord de la fosse, ils voyaient ce qui se passait à l’intérieur. Ils criaient à tue-tête et se jetaient volontiers dans la fosse pour aller à leur mort.
"Je me souviens de mères allongées sur leurs jeunes enfants pour les protéger de la mort. Ce que nous avons dû vivre était insupportable pour tout être humain. À mesure que les couches s’épaississaient, nous devions piétiner les corps. Nos bottes étaient éclaboussées de sang ; c’était horrible de sentir les corps sous nos bottes. Je me creusais la tête en me demandant comment j’étais capable de cela, d’endurer tout ce processus. Aujourd’hui, je n’ai aucune explication à cela. (Kuno Callsen, ancien membre du Sonderkommando 4a).

Le premier jour du massacre, 22 000 personnes ont été assassinées.
Les personnes terrifiées qui n’avaient pas été abattues ce jour-là furent enfermées dans des garages voisins ; le lendemain, 12 000 personnes supplémentaires furent tuées. Au total, les Allemands assassinèrent 33 771 personnes en deux jours. Les bords du ravin furent ensuite dynamités pour recouvrir les corps, et des prisonniers de l’Armée rouge furent contraints de niveler la surface de la fosse commune.
Après le massacre, l’administration municipale a publié un arrêté dans leseul journal de Kiev, Ukraïnske Slovo (La Parole ukrainienne),dirigé par Ivan Rohach, membre de l’OUN-M, demandant que soient dressées les listes des biens laissés dans les appartements par les Juifs qui avaient «quitté » la ville. Ce même journal avait qualifié les Juifs de « plus grand ennemi » ne méritant aucune pitié. On sait que la police ukrainienne s’est livrée à des vols à grande échelle dans les appartements vides.

Après le massacre : solidarité et collaboration
La population de Kiev, tout comme les victimes elles-mêmes, n’a pas su immédiatement qu’un massacre allait avoir lieu. Mais la vérité est rapidement apparue au grand jour. En effet, certaines personnes s’étaient rendues à Babyn Yar pour faire leurs adieux à des amis et des voisins ; elles ont découvert la réalité et ont échappé de justesse au massacre. Le massacre fut suivi d’une campagne visant à semer la peur chez quiconque oserait aider les Juifs survivants. La police ukrainienne publia un décret stipulant que cacher desJuifs était passible de la peine de mort ; les gérants d’immeubles étaient tenus de dénoncer tout résident juif. Le commandant allemand et le Ukraïnske Slovo exigèrent des habitants qu’ils dénoncent les Juifs cachés et louèrent ces « véritables patriotes » qui informaient la Gestapo.
Nombreux furent ceux qui aidèrent les survivants et d’autres personnes, que ce soit par peur, par opportunisme ou par intolérance, se sont transformés en délateurs. Après la guerre, Erich Ehrlinge, un haut responsable nazi, a déclaré que les exécutions de centaines de Juifs encore cachés se poursuivaient, le « nombre de dénonciations étant si important que le bureau était incapable de toutes les traiter en raison du manque de personnel ». L’écrivaine ukrainienne Dokiya Humenna, qui vivait alors dans la ville, a affirmé : « Il n’y avait pas une seule personne à Kiev qui n’éprouvât de l’horreur, qui ne frissonnât pas intérieurement face au massacre des Juifs perpétré par Hitler ». Ses souvenirs comportent certes une part d’exagération, mais ils ne sont pas entièrement dénués de vérité : de nombreux témoignages rapportent que même ceux qui avaient des opinions sectaires étaient horrifiés par la réalité de ce génocide.
À Kiev comme dans d’autres régions de l’Ukraine soviétique, les nazis ne parvinrent pas aussi bien à inciter certaines franges de la population à la violence antisémite qu’à l’ouest, sur les territoires ukrainiens anciennement sous domination polonaise (où l’OUN joua un rôle à part entière). Divers témoignages font état d’un profond changement d’attitude envers les Allemands après Babyn Yar ; les gens commencèrent à craindre qu’ils n’allaient désormais subir un sort similaire à celui des Juifs. L’officier allemand Theodor Oberländer, lui-même un antisémite acharné, déplorait en octobre 1941 que la Wehrmacht soit en train de perdre la sympathie des habitants.

Les massacres se poursuivent
Tout au long du mois d’octobre 1941, les fusillades se poursuivirent : des Juifs qui s’étaient cachés furent tués ; le 18 octobre, 300 patients juifs de l’hôpital psychiatrique Saint-Cyrille furent fusillés ; au total, 785 patients furent tués jusqu’en 1942. Plus de 900 otages civils furent tués en octobre-novembre 1941 en représailles à des actes de sabotage présumés. À partir de la mi-octobre, les nazis commencèrent à exterminer les Roms, les marins capturés de la flottille du Dniepr et les membres de la résistance communiste.
Les prisonniers de guerre détenus dans des conditions épouvantables à Darnytsia furent également victimes d’exécutions systématiques, à partir d’octobre 1941
à mars 1942, plus de 500 prisonniers de guerre juifs et 1 500 commandants et commissaires politiques ont été fusillés. Dans le camp lui-même, on estime à 20000 le nombre total de morts.

La deuxième vague d’exécutions de masse eut lieu de la fin de l’hiver1942 à la mi-août 1943. Parmi les victimes figuraient une grande partie des trois mille prisonniers du camp de concentration de Syrets, situé à quelques centaines de mètres du ravin de Babyn Yar : il s’agissait principalement de prisonniers de guerre, de membres présumés de la résistance clandestine et de partisans, de Juifs survivants et de nationalistes ukrainiens. Leurs corps furent enterrés dans des fosses à Babyn Yar et à proximité du camp. On sait que, durant cette période, les nazis ont tué 617 membres de la résistance communiste, dont 129 femmes, également enterrées à Babyn Yar.

Dans un dernier acte de barbarie, la dernière phase des massacres eutlieu en août-septembre 1943, lorsque l’« Opération 1005 » débuta à Kiev. Desprisonniers de Poltava internés au camp de Syrets, ainsi que les 100prisonniers juifs restants, furent enchaînés et contraints de déterrer desmilliers de cadavres ; du bois provenant des clôtures et des pierres tombalesdu cimetière juif voisin ont été utilisés pour construire des bûchers destinésà les brûler.
Les prisonniers se sont rebellés et ont tenté de s’échapper ; seulsdix-huit y sont parvenus et ont survécu pour témoigner de ce qu’ils avaient vu.Parmi eux se trouvait Zakhar Trubakov, qui se souvenait :
« Ce n’est qu’une fois hors de la clôture, en relative sécurité, que je me suisdit que si je restais en vie, je devais me souvenir de cette date : le 29septembre 1943. Bien plus tard, après la guerre, j’ai été surpris de merappeler que c’était exactement deux ans avant notre évasion audacieuse – le 29septembre 1941 – que les massacres de Juifs à Babyn Yar avaient commencé. »
Les prisonniers restants furent eux-mêmes fusillés puis brûlés. Le 6novembre 1943, les troupes du 1er Front ukrainien et lespartisans rouges libérèrent Kiev des nazis, mettant ainsi fin au massacre de Babyn Yar.

L’occupation allemande de Kiev avait duré un peu plus de deux ans ; selondiverses estimations, les nazis auraient assassiné entre 100 000 et 150 000 personnes à Babyn Yar pendant cette période. Parmi les victimes figuraient des Juifs, des Ukrainiens, des Roms, des Russes, des Karaïtes et bien d’autres encore. Vitaliy Nakhmanovych, du Musée d’histoire de Kiev, estime que jusqu’à 70 000 des victimes étaient juives.
Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, lorsque l’on considère le nombre de personnes qu’il a fallu pour mener à bien un massacre d’une telle ampleur, il est difficile d’admettre que les victimes aient bénéficié d’une justice adéquate ou d’une reconnaissance historique à la hauteur des faits.

La justice d’après-guerre fait défaut à Babyn Yar
Selon l’historienne Franziska Davies, 700 hommes ont été directement impliqués dans les exécutions proprement dites en septembre 1941 – seuls 10 d’entre eux ont été condamnés.
Après la guerre, aucun membre de la Wehrmacht n’a jamais été traduit en justice pour le massacre de Babyn Yar, malgré la capitulation de la 6e armée à Stalingrad (devant un général ukrainien) et la capture à l’Ouest d’autres de ses anciens commandants.
Lors des procès de Nuremberg, seul le Standartenführer SS Paul Blobel,qui dirigeait le Sonderkommando, fut condamné à mort et pendu pour les crimes commis à Babyn Yar. Otto Rasch, qui commandait l’Einsatzgruppe C, mourut en détention. En 1967, cinq membres du Sonderkommando furent condamnés en Allemagne à des peines de prison de différentes durées.
Il a été allégué que le gouvernement britannique avait refusé d’extrader le Reichskommissar Erich Koch vers l’URSS. Que cela soit vrai ou non, il fut déporté en Pologne en 1950, puis finalement condamné à mort en 1959 pour des crimes commis en Pologne occupée. Koch n’a jamais été inculpé pour ses crimes en Ukraine. Chose choquante, en raison de son état de santé, la peine de Koch a été commuée en réclusion à perpétuité ; il est mort en prison en 1986 sans avoir exprimé le moindre repentir. De manière inexplicable, l’URSS n’a pas insisté pour que la peine de mort soit appliquée ni pour qu’il soit extradé afin d’être jugé en RSS d’Ukraine.
Le commandant de la police ukrainienne à Kiev, Ivan Kedyulych, s’est enfui lorsque les nazis se sont retournés contre leurs collaborateurs de l’OUN; il a échappé à la Gestapo et est devenu commandant de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) dans l’ouest de l’Ukraine. Aujourd’hui, des rues de Perechyn et de Khust portent le nom de Kedyulych en son honneur, et il est célébré comme un « héros » de l’UPA.
Volodymyr Bagaziy, membre de l’OUN-M, était adjoint au maire (Buergermeister) de Kiev, puis, à partir d’octobre 1941, maire. Présent lors du massacre de Babyn Yar, Bagaziy fut lui-même arrêté en 1942 et fusillé à Babyn Yar. Bien qu’il ait été un collaborateur nazi, une cérémonie commémorative a été organisée en son honneur en juillet 2021, aux côtés de Rohach et de 621 autres membres connus de l’OUN enterrés à Babyn Yar. Une ONG liée à l’ambassade d’Allemagne avait proposé d’installer une pierre d’achoppement (Stolperstein)en sa mémoire – heureusement, cela n’a pas eu lieu.
Du 17 au 28 janvier 1946, le massacre de Babyn Yar a occupé le devant de la scène lors du procès public qui s’est tenu à Kiev contre des représentants de la Wehrmacht et de la police pour les « atrocités commises par les envahisseurs fascistes sur le territoire de la RSS d’Ukraine ». Le tribunal militaire a condamné quinze criminels de guerre, dont Paul Sheer, commandant de la police à Kiev, et Friedrich Jeckeln, commandant supérieur de la SS et de la police en Ukraine. Les chefs d’accusation retenus contre eux deux incluaient spécifiquement l’organisation du meurtre de Juifs dans les zones relevant deleur juridiction.
Des témoins ont livré au tribunal des témoignages poignants sur le massacre, notamment Dina Pronicheva, une comédienne juive ukrainienne qui s’est miraculeusement échappée de Babyn Yar en faisant semblant d’être morte.
Le 29 janvier 1946, des milliers de personnes se sont rassemblées pourvoir les criminels de guerre, dont trois généraux, être pendus sur ce qui est aujourd’hui la Maidan Nezalezhnosti, au centre de Kiev. Mais malgré le désir de justice de la population, aucun monument n’avait encore été érigé en hommage aux victimes de Babyn Yar.
L’attitude de la bureaucratie stalinienne face à la mémoire de Babyn Yar fut d’abord contradictoire, mêlant reconnaissance sincère et occultation de la Shoah (1); ce recul s’accentua à mesure que l’antisémitisme d’État s’intensifiait.
La lutte pour la mémoire de Babyn Yar
Au départ, la presse centrale soviétique rendit compte du massacre des Juifs à Babyn Yar et ne cacha pas la nature antisémite de celui-ci. Le 19 novembre 1941, le quotidien les "Izvestiia" publia un article intitulé « Les atrocités des Allemands à Kiev », rapportant que « les Allemands ont tué 52 000Juifs à Kiev – hommes, femmes et enfants » ; le 29 novembre, La Pravda le décrivait comme un « pogrom » ayant fait 52 000 victimes, parmi lesquelles des Ukrainiens et des Russes.
Un rapport officiel de Viatcheslav Molotov, commissaire aux Affaires étrangères, détaillait le massacre et reconnaissait que les Juifs avaient été pris pour cible et soumis à un traitement mortel particulier à Kiev. Mais lorsque la « note de Molotov » fut rapportée le 7 janvier 1942 dans les Izvestiia, elle minimisa le caractère antisémite du massacre en faisant référence au meurtre d’« Ukrainiens, de Russes et de Juifs qui avaient donné le moindre signe de loyauté envers le régime soviétique » . Après la libération de Kiev en 1943, de nouveaux témoignages oculaires sur Babyn Yar furent publiés dans les Izvestiia et dans le journal de l’Armée rouge Krasnaya Zvezda. De nombreux articles parurent dans Eynikayt, le journal en yiddish du Comité juif antifasciste (JAC), notamment ceux d’écrivains de renom tels qu’Ilya Ehrenburg.

En novembre 1943, une « Commission d’État extraordinaire chargée de constater et d’enquêter sur les atrocités commises par les envahisseurs fascistes allemands » (ChGK) a commencé ses travaux en RSS d’Ukraine. L’enquête de la ChGK a effectivement fourni un compte rendu précis de la manière dont les nazis « ont rassemblé les Juifs à Babyn Yar, leur ont confisqué tous leurs objets de valeur, puis les ont fusillés. » Mais une fois que ce rapport inahbituel eut été envoyé à Moscou pour approbation par la direction du Parti communiste, des modifications furent imposées par des hauts responsables. Georgi Alexandrov, chef du Département de la propagande et de l’agitation du Comité central, supprima toute référence aux Juifs en tant que victimes ; Molotov et Nikita Khrouchtchev participèrent tous deux à cette révision. Lorsque le rapport final fut publié en 1944, la formulation avait été modifiée : on ne parlait plus des « bandits d’Hitler » ayant procédé à une « extermination massive et brutale de la population juive », mais du fait qu’ils avaient «conduit des milliers de citoyens soviétiques pacifiques » à Babyn Yar.
C’était là un avant-goût de ce qui allait suivre en termes de dissimulation de la nature antisémite de la composante principale du massacre de Babyn Yar.
Malgré cela, des écrivains juifs, ukrainiens et russes ont mené des initiatives courageuses pour honorer fidèlement la mémoire de ce massacre. Les membres du Comité juif antifasciste (CJA) et de l’Union des écrivains d’Ukrainese sont montrés particulièrement actifs. Plusieurs articles sur Babyn Yar ont été publiés dans la revue du CJA, Eynikayt ; à l’occasion de l’anniversaire de 1944, un texte remarquable d’Itzik Kipnis, intitulé « Babyn Yar, à l’occasion du troisième anniversaire », a paru en yiddish et en russe.
Il y décrivait l’angoisse ressentie par les Juifs, exacerbée par ce qui était perçu comme l’indifférence des Ukrainiens.
En août 1944, le JAC avait cherché à publier Le Livre noir, un recueil sur les atrocités nazies en URSS et dans les camps de Pologne, compilé par les Juifs d'Ukraine Ilya Ehrenburg et Vasily Grossman, avec une préface d’Albert Einstein. Profondément bouleversé par Babyn Yar, Ehrenburg se trouvait aux côtés de l’Armée rouge lors de la libération de la ville et avait vu de ses propres yeux les fosses communes. Bien qu’il ait été publié à l’étranger, l’ouvrage s’est heurté à des obstacles en Union soviétique : dans un premier temps, des extraits ont été publiés en yiddish, puis il a été censuré afin de dissimuler la place des Juifs dans le massacre, avant d’être finalement retiré de la circulation en 1948. Il n’a été publié en Ukraine qu’en 1991.
En septembre 1944, un autre membre du CJA, le poète David Hofstein, retourna à Kiev et tenta d’organiser une manifestation de la population juive pour marquer le troisième anniversaire du massacre de Babi Yar. Hofstein s’est heurté à un refus ; les autorités estimaient que cela serait « néfaste » et provoquerait l’antisémitisme. Ce raisonnement pervers, qui voyait les autorités staliniennes recourir à l’antisémitisme sous prétexte de s’y opposer, était courant parmi les franges de la bureaucratie réticentes à reconnaître que lesJuifs avaient souffert davantage que les autres. Khrouchtchev, nommé par le Kremlin au poste de premier secrétaire du Parti communiste (bolcheviks) d’Ukraine (KP(b)U), était connu pour affirmer que les Juifs ne devaient pas être nommés à des postes de direction, car cela susciterait une hostilité susceptible de se transformer en antisémitisme.
Néanmoins, sans autorisation officielle, une commémoration spontanée du massacre eut lieu en 1944, et « du petit matin jusqu’à tard dans la soirée, des foules de gens… des militaires, des ouvriers, des fonctionnaires, des femmes accompagnées d’enfants, des jeunes et des personnes âgées » se rendirent à Babyn Yar. De nombreux lieux de travail ont décidé d’autoriser les travailleurs juifs à prendre un congé pour se rendre sur les lieux ; une survivante, Nesia Elgort, se souvient avoir été autorisée à prendre un jour de congé « afin de se rendre dans la “vallée des larmes” et de laisser libre cours à son chagrin… ».
Par la suite, des voix influentes ont continué à se faire entendre pour réclamer la reconnaissance du massacre de Babyn Yar. Le 9 janvier 1945, Radyansʹka Ukrayina, le journal central de la RSS d’Ukraine, publia un essai de l’auteur Rafail Skomorovsky intitulé « Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas ! Le ravin ensanglanté ». L’article citait le témoignage d’une Ukrainienne, Tamara Mikhaseva, mariée à un Juif, dans lequel elle soulignait l’attitude particulière des nazis envers les Juifs, telle qu’elle s’était manifestée à Babyn Yar.
Avant même la défaite définitive de l’Allemagne, des voix se seont élevées pour réclamer l’édification d’un mémorial à Babyn Yar. Le 13 mars 1945, le gouvernement de la RSS d’Ukraine et le Comité central du Parti communiste ukrainien (KP(b)U) ont donné leur accord pour la construction d’un monument. En juillet 1945, le journal du JAC, Eynikayt, a publié un article sur le monument et l’allocation de fonds publics. Entre 1945 et 1947, la planification du monument battait son plein ; la moitié des trois millions de roubles nécessaires avait été allouée dès 1946, et le Conseil municipal chargea l’architecte en chef Alexandre Vlasov de planifier le nouvel aménagement du site de Babyn Yar. Les artistes et architectes furent tous désignés pou travailler sur les plans.

Le monument prévu était une pyramide en granit noir, avec deux sculptures à l’entrée, entourée d’allées bordées d’arbres et de jardins. Il devait être construit entre 1945 et 1947, mais les travaux furent retardés, la moitié seulement du budget ayant été allouée dès 1946. Le ministère de la Culture a critiqué le projet pour son « aspect pitoyable », mais ce n’était pas la conception qui posait problème : le projet a été définitivement reporté en raison du réajustement de la politique stalinienne. Les années d’après-guerre en URSS ont été marquées par une campagne d’antisémitisme d’État, et l’on a assisté à une éviction généralisée des Juifs de l’appareil d’État soviétique, notamment du service diplomatique, du Parti communiste, des quartiers généraux militaires et des structures de sécurité.
Babyn Yar n’était pas un cas isolé ; en 1947, à Poltava, Tchernihiv et dans d’autres régions de la RSS d’Ukraine, l’autorisation d’ériger des monuments à la mémoire des victimes juives du nazisme fut refusée. À Kamianets-Podilskyi, les autorités municipales ont refusé l’organisation d’une cérémonie commémorative en hommage à la communauté juive assassinée ; une campagne visant à retirer les pavés constitués de pierres tombales juives s’est heurtée à des obstacles similaires.
Pourquoi un État qui venait de libérer Auschwitz et de vaincre Hitler s’est-il livré à une telle discrimination et à un tel déni de la Shoah ? L’explication ne réside pas dans le début de la Guerre froide ni dans le fait que le Kremlin ait cessé de soutenir Israël, mais dans une réponse à l’opposition interne et à une menace potentielle pour les dirigeants staliniens.
Régression stalinienne, ukrainophobie et antisémitisme
La guerre avait radicalement bouleversé la situation politique en RSS d’Ukraine : lorsque l’invasion a commencé, l’idéologie officielle était en faillite, la paysannerie et les ouvriers ne croyaient pas au socialisme d’État stalinien, et un défaitisme important régnait. En Ukraine occidentale, intégrée à l’URSS en 1939, Léon Trotsky a observé un « état de confusion » qui a donné lieu à des illusions concernant les Allemands. Mais l’ampleur de ce phénomène à l’échelle de l’Ukraine est grossièrement exagérée. Parmi les citoyens de l’URSS qui ont combattu aux côtés des Allemands, à peine 16 % provenaient d’Ukraine. Les efforts nazis visant à exploiter les expériences du stalinisme dans l’Ukraine soviétique d’avant 1939 se sont soldés par un échec ; en moins d’un an, le Reichskommissar Koch déplorait : « La résistance passive de la population s’est considérablement intensifiée ».

Pendant la guerre, on a assisté à un élan de conscience nationale ; une forme de patriotisme ukrainien soviétique s’est exprimée dans la « guerre populaire », la population étant appelée à défendre « notre État ukrainien »,notre langue et notre culture. Le régime stalinien a dû faire des concessions à cette conscience nationale ukrainienne afin de la mettre au service de l’effort de guerre. Sur le terrain, les intellectuels et les communistes ukrainiens ont saisi cette opportunité en lançant une campagne de masse invoquant les traditions des luttes de libération de l’Ukraine dans la lutte contre Hitler.

On estime à 357 000 le nombre de personnes ayant rejoint les partisans rouges en Ukraine ; certains tentèrent de s’affranchir du commandement russe.Jusqu’à sept millions d’Ukrainiens ont combattu dans les rangs de l’Armée rouge et de la Flotte rouge. Ce mouvement, qui constitue la véritable histoire de l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale, doit être célébré. Portés par la victoire, ils envisageaient une vie d’après-guerre différente ; les communistes et l’intelligentsia ukrainiens, forts de leur relative autonomie, tentèrent de poursuivre sur la lancée de la lutte menée pendant la guerre.
Pour l’élite bureaucratique cherchant à rétablir son autorité, il s’agissait là d’une opposition potentielle qu’il fallait étouffer, et les concessions prirent fin. Une politique idéologique intransigeante fut mise en place en août 1946, définie par Andreï Jdanov, l’homme de main de Staline, et justifiée par le risque potentiel que représentaient les habitants des territoires « occupés par l’ennemi », ceux « déportés en Allemagne », les prisonniers de guerre et les troupes qui avaient pénétré sur le « territoire des États capitalistes ». L’Ukraine ayant été entièrement occupée, la répression fut généralisée : de nombreux intellectuels furent persécutés pour «déviations nationalistes », et un grand nombre d’entre eux furent démis de leurs fonctions au sein du Parti et exclus de celui-ci.
La « Jdanovchtchina » se poursuivit jusqu’à la mort de Staline en mars 1953, et s’accompagna d’une vague de chauvinisme russe qui avait débuté avec le toast historique prononcé par Staline lors du banquet duKremlin en mai 1945, rendant hommage à la Russie en tant que « nation exceptionnelle de l’URSS ». Auparavant, le tsarisme russe avait encouragé l’antisémitisme comme moyen de lutter contre le mouvement révolutionnaire et de détourner l’attention des griefs. Le stalinisme glorifiant l’ère de l’Empire tsariste, cet antisémitisme découlait logiquement de ce chauvinisme russe. Les autorités soviétiques y voyaient un lien direct entre la mémoire de la Shoah et une opposition potentielle.

À partir de 1946, une puissante campagne d’État s’intensifia, avec des exhortations contre le « nationalisme bourgeois ukrainien et les cosmopolites sans racines », clairement dirigées contre les Juifs.
On assista à des attaques généralisées contre les « nationalistes bourgeois juifs et les sionistes », accompagnées de purges visant les prétendus« sionistes » et de la désignation des Juifs ukrainiens comme boucs émissaires.
La section juive de l’Union des écrivains d’Ukraine fut dissoute enjanvier 1949, et le Bureau d’étude de la littérature juive de l’Académie des sciences d’Ukraine, qui avait recueilli des témoignages sur la Shoah, fut fermé en 1950.
Le Comité juif antifasciste, qui avait été à l’avant-garde de la lutte pour la reconnaissance de Babyn Yar, fut dissous en octobre 1948. Accusées par le Politburo d’être un « centre de propagande antisoviétique », 110 personnes liées au Comité juif antifasciste furent arrêtées ; à la suite d’aveux extorqués, treize éminentes personnalités littéraires juives furent soumises à un procès-spectacle (1) en 1952, dont cinq originaires d’Ukraine, parmi lesquelles Hofstein et Fefer. Ils furent tous exécutés à Moscou le 12 août 1952.
Cet antisémitisme ne venait pas de la base, l’élite bureaucratique s’adaptant aux préjugés existants pour l’aider à restaurer son autorité. Il s’agissait d’un choix délibéré, orchestré par le pouvoir en place.
À Kiev, en 1947, la population s’élevait à 700 000 habitants, dont 60 % d’Ukrainiens et, là encore, 20 % de Juifs. Mais il n’y avait pas d’hostilité inhérente qui soit devenue prédominante ; ce sont les autorités municipales qui ont créé des difficultés, notamment en matière de logement. Le parc immobilier était suffisant, mais les autorités municipales ont ignoré les lois garantissant des logements, notamment aux victimes du nazisme, aux soldats et à leurs familles. Au lieu de cela, elles ont adopté une politique du « premier arrivé, premier servi » qui profitait à la population ukrainienne majoritaire.(40 000 plaintes déposées par des habitants de Kiev n’ont pas été prises en compte.) Certains Juifs de retour ont trouvé leurs appartements occupés et se sont heurtés à des obstacles bureaucratiques. Les autorités municipales ont cherché à apaiser les griefs en mettant l’accent sur les crimes nazis contre les Ukrainiens et leur culture, tout en ignorant la dimension antisémite de ces crimes.
En septembre 1945, des violences antisémites liées au problème du logement avaient éclaté à Kiev. Un lieutenant Rosenstein fut victime d’insultes antisémites et agressé par deux soldats mécontents à la suite d’un différend immobilier – des habitants du quartier vinrent en aide à Rosenstein, qui retrouva ensuite ses agresseurs et les abattit. Le jour de leurs funérailles, 300 personnes étaient présentes et des personnes en deuil ont agressé plusieurs Juifs au passage du cortège. Les autorités sont intervenues pour empêcher toute nouvelle agression.
Des rumeurs se sont largement répandues selon lesquelles un pogrom avait eu lieu ; une lettre faisant état de ces violences a été envoyée à Staline et à d’autres dirigeants par d’anciens soldats juifs, dans laquelle ils écrivaient :« Le mot « Juif » ou « Battez les Juifs » – slogan favori des fascistes allemands, des nationalistes ukrainiens et des Cent Noirs tsaristes – résonne dans les rues de la capitale ukrainienne, dans les tramways et les trolleybus, dans les magasins, sur les marchés et même dans certaines institutions soviétiques ». Tous les communistes ayant signé la lettre furent arrêtés.
La défaite de l’Allemagne nazie offrait une occasion historique de s’attaquer à l’antisémitisme résiduel en Ukraine, ce qui aurait impliqué une reconnaissance sincère de Babyn Yar et de la Shoah. L’expérience des partisans rouges illustre ce qui était possible ; les Juifs ont vécu des expériences diverses face aux partisans soviétiques, allant de la solidarité à l’indifférence cruelle et à la violence. Il est essentiel de noter que, notamment à partir de 1942, des efforts ont été déployés pour lutter contre l’antisémitisme, en sanctionnant les contrevenants et en armant les survivants.Les partisans ont aidé des Juifs : par exemple, en août 1942, une unité deTchernihiv-Volhynie a repoussé une attaque contre des Juifs cachés dans les bois, tuant sept Allemands et en blessant cinq.
Si les partisans ont pu accomplir cela, on peut se demander ce qu’aurait pu faire l’État soviétique avec toutes les ressources dont il disposait. Au lieu de cela, Staline a choisi la voie opposée.
La profanation de Babyn Yar
La mort de Staline en mars 1953 a permis d’éviter une purge et une déportation encore plus importantes de Juifs, mais si la période du « dégel »a vu l’antisémitisme agressif s’atténuer, celui-ci est resté présent sous le couvert de la campagne contre le « sionisme international ». Au cours des années suivantes, de nombreux monuments ont été érigés sur les sites des atrocités nazies à travers l’URSS ; Babyn Yar est toutefois devenu le théâtre d’une profanation.
En mars 1950, les autorités de Kiev et de la RSS d’Ukraine, se concentrant sur leurs plans de reconstruction d’après-guerre, décidèrent d’une nouvelle affectation pour Babyn Yar. Face à la nécessité d’augmenter considérablement la production de briques, elles décidèrent d’utiliser le ravin pour y déverser les déchets produits par les briqueteries Petrovsky situées à proximité. Sous Khrouchtchev, les plans de construction rapide de logements ont poussé les briqueteries à fonctionner sans interruption, les déchets s’accumulant dans les fosses communes derrière un barrage de mauvaise facture.
En 1957, le Comité central du KPU a de nouveau débattu de Babyn Yar et a décidé de ne pas ériger de monument. À la place, des projets visant à construire un stade et de nouveaux lotissements ont été envisagés. Lorsque ces projets ont été rendus publics, ils ont suscité l’indignation ; l’éminenté crivain Viktor Nekrasov, né à Kiev, a écrit dans la Literaturnaya Gazeta d’octobre 1959 qu’il n’y avait pratiquement aucune famille à Kiev qui n’ait été touchée par le massacre de Babyn Yar ; il s’interrogeait sur ce qu’étaient devenus les précédents projets de monument et, quant aux derniers projets, il demandait : « Cela serait-il vraiment possible ? »
"Non, cela ne peut pas être toléré ! Lorsqu’un être humain meurt, il est enterré et sa tombe est signalée. Comment peut-on imaginer que cet hommage ne soit pas dû aux 195 000 personnes sauvagement fusillées à Babyn Yar, à Syretsky, à Darnita, à l’hôpital Kirillov, au monastère et au cimetière de Lukianovksii ?" (Viktor Nekrasov)En décembre, une autre lettre parut dans laLiteraturnaya Gazeta, signée par plusieurs habitants de Kiev soutenant Nekrasov. En mars 1960, le Comité exécutif du Conseil municipal de Kiev apporta une réponse officielle, prétextant qu’aucun monument n’avait été érigé à Babyn Yar en raison de l’état du ravin, mais que le gouvernement ukrainien soviétique avait décidé de construire un parc avec un obélisque en son centre à la mémoire des citoyens soviétiques assassinés.
Cette décision, si elle était avérée, ne fut une nouvelle fois pas mise en œuvre. Mais Babyn Yar devint alors le théâtre d’une nouvelle tragédie : celle que l’on appela la tragédie de Kurenivka. Les avertissements des habitants concernant des fuites d’eau à travers le barrage furent ignorés ; puis, à la suite de fortes pluies, les déchets accumulés depuis dix ans firent céder le barrage le 13 mars 1961. Un torrent de boue et de restes humains se déversa dans le quartier voisin de Kurenivka, à Kiev. Officiellement, 145 personnes périrent ; des études récentes estiment le nombre de victimes à 1500. Les gens appelèrent cet événement la « vengeance de Babyn Yar ».

Ayant eu vent de la catastrophe, le poète soviétique Evgueni Evtouchenko s’est rendu à Kiev en compagnie d’Anatoli Kouznetsoff, qui travaillait alors sur un roman consacré à Babyn Yar.
Yevtouchenko se souvient : « Je savais qu’il n’y avait pas de monument à cet endroit, mais je m’attendais à voir une plaque commémorative ou un lieu bien entretenu. Sous nos yeux, des camions arrivaient et déversaient de plus en plus de tas d’ordures à l’endroit où gisaient ces victimes » . Selon lui, la principale raison de l’absence de monument était le fait que ce sont principalement des Juifs qui avaient été assassinés à Babyn Yar.
Peu après sa visite, Yevtushenko a lu son poème « Babyn Yar » en public au Palais d’Octobre à Kiev, puis l’a publié dans la Literaturnaya Gazeta,le 19 septembre 1961 pour commémorer le 20e anniversaire du massacre. La première ligne, qui disait : « Aucun monument ne se dresse au-dessus de Babi Yar », a reçu de nombreuses réactions positives de la part des lecteurs. Mais en l’espace de quelques jours, Yevtushenko fut la cible d’une série d’attaques dans la revue La littérature et la vie ; le poète russe Aleksei Markov l’accusa d’avoir souillé la mémoire des soldats russes en utilisant un discours antisémite classique. Il écrivit : « Tant que les cimetières seront piétinés, ne serait-ce que par un seul cosmopolite, je dirai : Mes amis, je suis russe ! » . Un autre article de D. Starikov le dénonçait pour un « recul de l’idéologie communiste vers une idéologie bourgeoise », ne voyant que de l’antisémitisme dans les massacres et affirmant qu’Ehrenburg n’avait pas classé les morts par nationalité. Ehrenburg lui-même écrivit à Literaturnaya Gazeta en octobre 1961 pour se répliquer à Starikov.
La polémique se poursuivit lorsque le compositeur Chostakovitch mit en musique le poème de Evtouchenko, « Babyn Yar », dans sa Treizième Symphonie. Le 17 décembre 1962, la veille de la première, le dirigeant soviétique Khrouchtchev convoqua une réunion rassemblant 400 membres de l’intelligentsia. Lors de cette réunion, Ilya Ehrenburg fut accusé d’avoir trahi ses anciens camarades du Comité juif antifasciste ; Evtouchenko conclut quant à lui son discours en citant son poème « Babyn Yar ». Il fut à son tour attaqué par Khrouchtchev, qui affirmait que l’antisémitisme n’était pas un problème en URSS; il réitéra son opinion selon laquelle les Juifs ne devaient pas occuper de postes à responsabilité car cela suscitait du ressentiment, affirmant que c’était là la cause de la révolution de 1956 en Hongrie. Avec courage, Evtouchenko répliqua en déclarant qu’il s’agissait d’un problème grave exigeant que des mesures soient prises pour y remédier.
Des pressions furent alors exercées sur Chostakovitch pour qu’il annule la création de sa Treizième Symphonie, mais lui et Evtouchenko refusèrent. La représentation eut lieu, mais fut annulée le troisième jour après qu’ils eurent été avertis qu’elle serait purement et simplement interdite. Des modifications furent alors imposées au texte, telles que « Je pense à l’exploit de la Russie», puis « elle a barré la route au fascisme de son propre corps… » Il n’y avait aucune mention particulière des Juifs aux côtés des victimes ukrainiennes et russes.
Le 8 mars 1963, lors d’une réunion rassemblant 600 écrivains soviétiques, Khrouchtchev s’en prit à nouveau à Evtouchenko au sujet de Babyn Yar. C’était un mensonge, affirma-t-il, de prétendre qu’il y avait une discrimination à l’encontre des Juifs en URSS.
Il affirma: "Le poème « Babyn Yar » « présente les choses comme si seuls les Juifs avaient été victimes des atrocités fascistes, alors que, bien sûr, les bouchers hitlériens ont assassiné de nombreux Russes, Ukrainiens et Soviétiques d’autres nationalités ».
Alors que les dirigeants soviétiques attaquaient Evtouchenko sur le site même de Babyn Yar, la profanation se poursuivait. La zone était rasée pour laisser place à de nouveaux chantiers ; le cimetière juif était nivelé pour permettre la construction.
En octobre 1964, Khrouchtchev fut démis de ses fonctions et remplacé par Kossyguine au poste de Premier ministre, tandis que Brejnev devint premier secrétaire du PCUS. Le dégel de l’après-guerre ne prit toutefois pas fin immédiatement. Peut-être pour se démarquer de son prédécesseur, Kossyguine prononça plusieurs discours dénonçant l’antisémitisme et la symphonie de Chostakovitch fut à nouveau autorisée à être jouée. Puis, le 30 novembre 1965, la Literaturnaya Gazetaannonça que le gouvernement de la RSS d’Ukraine avait décidé, une nouvelle fois, d’ériger des monuments à Babyn Yar. L’un pour commémorer les victimes du massacre et l’autre, les détenus du camp de concentration. Des architectes furent invités à soumettre des projets à l’examen, mais les bulldozers continuaient de travailler à Babyn Yar.
À cette occasion, soixante maquettes de monuments proposés furent présentées lors d’une exposition à la Maison de l’Architecture en 1965. Le jury rejeta toutes les propositions, qualifiant de « sioniste » celle de Josif Karakis et Aba Meletsky, qui prévoyait un parc commémoratif. Un deuxième concours fut annoncé, cette fois avec des propositions plus conformistes –elles furent elles aussi rejetées par le premier secrétaire du Parti communiste ukrainien (KPU), Petro Shelest.

En 1966, un autre ouvrage visant à remettre en cause cette situation a vule jour, cette fois-ci signé par Alexandre Kuznetsov qui, à l’instar de son amiEvtouchenko, n’était pas lui-même juif. Il avait grandi près de Babyn Yar et,dès son enfance, tenait un carnet dans lequel il consignait ce dont il avaitété témoin sous l’occupation. Son ouvrage Babyn Yar : un document sousforme de roman a été publié dans la revue Yunost àl’automne 1966. Bien que censuré, il fut largement salué et permit également derendre public ce que tout le monde savait déjà : que les victimes étaient enmajorité juives. Le roman fut publié à temps pour le 25e anniversairedu massacre et ouvrit la voie à ceux qui, face à l’indifférence des autorités,décidèrent de prendre les choses en main.
Vingt-cinq ans – Un tournant
Peu avant l’anniversaire de 1966, l’ingénieur et militant juif Emmanuel (Amik) Diamant s’est rendu sur les lieux en compagnie d’Anatoly Kuznetsov. Choqué, il a pris des photos à titre de témoignage historique du manque de respect et de dignité envers les victimes enterrées là – une scène de délabrement, de chantiers de construction et de restes humains encore visibles après un quart de siècle.

Le 24 septembre, quelques jeunes militants juifs menés par Diamant se sont rendus à l’ancien cimetière juif et ont déployé une banderole portant des inscriptions en russe et en hébreu : « Babyn Yar. 1941 – 1966, Souvenez-vous des 6 millions » . Quelques jours plus tard, pour marquer le 25e anniversaire du début du massacre de Babyn Yar, l’écrivain Viktor Nekrasov avait pris l’initiative d’organiser une manifestation publique sur le site, au mépris du silence officiel – ce qui allait s’avérer être un tournant.

Le 25e anniversaire de Babyn Yar coïncidait avec une période de forte effervescence en Ukraine. Un vaste mouvement de jeunes radicaux, connu sous le nom de shestydesiatnyky – « génération des années soixante » –, militait activement en faveur de réformes culturelles et politiques. En 1965, les autorités réagirent par des perquisitions et l’arrestation d’une centaine de personnes ; entre janvier et avril 1966, vingt d’entre elles furent jugées et seize emprisonnées. De nombreuses manifestations publiques eurent lieu, menées en première ligne par le dissident marxiste Ivan Dzyuba, figure de proue de la littérature ukrainienne. En signe de protestation, Dzyuba remit aux dirigeants du Parti communiste et du gouvernement de la RSS d’Ukraine une longue pétition : l’ouvrage Internationalisme ou russification. Celui-ci fut largement diffusé au sein du Parti, dans la clandestinité, et publié à l’étranger par le mouvement socialiste occidental.
Dans Internationalisme ou russification, Dzyuba appelait à une « lutte résolue contre le chauvinisme de grande puissance russe, principale menace pour le communisme et l’internationalisme » et à une « restauration de la politique léniniste des nationalités », qui avait permis la renaissance culturelle ukrainienne des années 1920. Dzyuba dénonçait également l’antisémitisme, soulignant que, tout comme le chauvinisme russe : "Jusqu’à récemment, l’existence de l’antisémitisme en URSS était niée dela même manière. Mon Dieu, quel péché mortel et quel manque de tact, quelle ignorance politique que de mentionner l’antisémitisme ! Khrouchtchev écumait de rage en essayant de prouver que de telles questions étaient financées en dollars américains. …… Et maintenant, après tant de « Cicéronades », de «Jérémades », de « Lazariades » et de « Nikitiades », il semble qu’on ait décidé de revenir à Lénine : la Pravda, dans son éditorial du 5 septembre 1965, appelle, selon les mots de Lénine, à une « lutte inlassable contre l’antisémitisme » ». Eh bien, c’est une bonne chose que cela ait été dit, au moins tardivement, même si cela aurait pu l’être bien plus tôt ! Ils l’ont dit et… ont classé le journal. Mais quand et comment cette « lutte inlassable »commencera-t-elle "?
Au début, il n’y eut aucune réaction officielle à l’égard de Dzyuba, puis, en juin 1966, dans le journal Komunist Ukrainy, le secrétaire du Parti communiste ukrainien (KPU) de Kiev s’en est pris à ses « déclarations idéologiquement nuisibles », suivi en septembre par une attaque dans le magazine satirique Perets.
Telle était la situation lorsque, selon les mots de Diamant, 1966 est devenu « dans la mémoire des gens, l’année du premier soulèvement de masse contre les violences commises à Babyn Yar » . Il était courant que des particuliers se rendent à Babyn Yar pour y déposer des fleurs ; au bout d’un quart de siècle, cela devint un rassemblement non officiel réunissant plus d’un millier de personnes.
Des militants juifs et des survivants furent rejoints, en signe de solidarité, par des Russes et des Ukrainiens. Viktor Nekrasov et le vieux communiste ukrainien de la révolution, Borys Antonenko-Davydovych, prirent la parole ; le plus éminent des orateurs fut Dzyuba. Il se souvint du silence des gens, de la foule qui les entourait et qui « exigeait : “Dites quelque chose,a u moins quelque chose !” Il fallait improviser, même si nous parlions de ce que nous savions bien et qui nous faisait mal au plus profond de nous-mêmes. »

Dans un discours percutant prononcé lors du rassemblement, Dzyuba adéclaré : « Babyn Yar est une tragédie pour l’humanité tout entière, mais elle s’est produite sur le sol ukrainien. Et par conséquent, un Ukrainien n’a pas plus le droit de l’oublier qu’un Juif. Babyn Yar est notre tragédie commune, une tragédie tant pour la nation juive que pour la nation ukrainienne. » C’est le fascisme qui leur avait infligé ce drame, et ils étaient réunis pour « commémorer les sacrifices et les efforts de millions de citoyens soviétiques de toutes nationalités qui ont contribué de manière désintéressée à la victoire sur le fascisme. Nous devons nous en souvenir afin d’être dignes de leur mémoire et du devoir qui nous a été imposé par les innombrables sacrifices humains, espoirs et aspirations qui ont été consentis. »
Dzyuba a vivement condamné l’antisémitisme et les défaillances du gouvernement soviétique : « Mais ce qui est étrange, c’est qu’aucune lutte n’ait été menée ici contre ce phénomène au cours des décennies d’après-guerre ;pire encore, il a souvent été artificiellement entretenu. Il semble que les instructions de Lénine concernant la “lutte contre l’antisémitisme” aient été oubliées, tout comme ses préceptes relatifs au développement national de l’Ukraine. »
Dzyuba a rappelé comment Staline avait cherché « à utiliser les préjugés comme moyen de monter les Ukrainiens et les Juifs les uns contre les autres —pour limiter la culture nationale juive sous prétexte de nationalisme bourgeois juif, de sionisme, etc., et pour réprimer la culture nationale ukrainienne sous prétexte de nationalisme bourgeois ukrainien ». Déclarant que : « En tant qu’Ukrainien, j’ai honte qu’il y ait ici, comme dans d’autres nations, de l’antisémitisme ; que ces phénomènes honteux que nous appelons antisémitisme —[et qui sont] indignes de l’humanité — existent ici. » Il a appelé les Ukrainiens à lutter contre toutes les manifestations d’une telle haine : « Il n’y a rien de plus important pour nous à l’heure actuelle, car sans une telle opposition, tous nos idéaux sociaux perdront leur sens. »
Dzyuba a appelé les Juifs et les Ukrainiens à reconnaître que leur passé commun ne se résumait « pas seulement à une hostilité aveugle et à d’amères incompréhensions », mais qu’il « offrait également des exemples de solidarité et de coopération courageuses dans la lutte pour nos idéaux communs de liberté et de justice, pour le bien-être de nos nations ».
Les discours ont été diffusés de manière non officielle dans le samizdat ;le KGB a confisqué le film du rassemblement, et le discours de Dzyuba sera plus tard cité comme preuve à charge contre lui – il fut emprisonné en 1973.

Malgré la répression, ce rassemblement marqua un tournant pour la mémoire de Babyn Yar. En octobre 1966, le Parti et les autorités de Kiev décidèrent d’ériger ici une stèle commémorative portant l’inscription : « Un monument dédié au peuple soviétique – victimes des atrocités fascistes commises pendant l’occupation temporaire de Kiev en 1941-1943 ».
Désormais, chaque année, les autorités soviétiques organisaient une commémoration officielle à la date anniversaire du massacre de Babyn Yar. Ces rassemblements bureaucratiques de « travailleurs rendant hommage aux victimes du fascisme » ne faisaient toutefois aucune référence spécifique aux victimes juives. Parallèlement aux commémorations officielles, des événements commémoratifs non officiels avaient lieu. En 1971, plusieurs centaines de Juifs se rassemblèrent à Babyn Yar, qui devint ainsi un lieu de commémoration du massacre et de protestation contre l’antisémitisme d’État.
Un monument fut finalement érigé par le gouvernement soviétique ukrainien le 2 juillet 1976 ; on pouvait y lire :
« Ici, entre 1941 et 1943, plus de cent mille citoyens de la ville de Kiev et prisonniers de guerre ont été fusillés par les envahisseurs fascistes allemands. » Il s’agissait d’une reconnaissance définitive des morts, mais pas de la nature antisémite de ce massacre. De plus, ces décennies de lutte avaient empêché la profanation totale du site – qui aurait pu, par exemple, être transformé en complexe sportif.
Ce n’est qu’en 1980 qu’un centre public d’éducation historique a été inauguré à Babyn Yar ; même alors, jusqu’à l’effondrement de l’URSS, on reconnaissait le massacre, mais pas sa nature dans son intégralité. Ce n’est que le 19 septembre 1991, cinquante ans après le massacre, que Leonid Kravtchouk, président du Parlement de l’Ukraine nouvellement indépendante, a reconnu que la majorité des victimes étaient des Juifs, assassinés uniquement parce qu’ils étaient juifs, et il a présenté des excuses à la communauté juive pour les années passées à étouffer la vérité sur Babyn Yar.
En dressant le bilan des quatre-vingts années qui se sont écoulées depuis le massacre, on peut conclure qu’il existe aujourd’hui une meilleure reconnaissance non seulement de la diversité des victimes de Babyn Yar, mais aussi de la nature spécifiquement antisémite de ces massacres de grande ampleur. En effet, plus de trente monuments et plaques commémoratives ont été érigés. L’Ukraine connaît aujourd’hui une reconnaissance officielle, unecommémoration et une éducation accrues concernant Babyn Yar et la Shoah en général. Le travail d’organismes de la société civile tels que « Centre ukrainien d’études sur l’Holocauste » revêt une importance considérable, tout comme la multitude d’initiatives locales menées par des associations de base pour restaurer les sites de mémoire historique négligés de cette période tragique.

Cependant, les progrès accomplis s’accompagnent d’un profond recul dans l’Ukraine contemporaine ; on observe encore, comme à l’époque soviétique, une tendance à mettre disproportionnellement l’accent sur le fait que d’autres personnes sont également mortes à Babyn Yar.
Deux aspects de ce recul actuel sont préoccupants pour la mémoire de Babyn Yar. Le premier est lié à l’agression continue de l’impérialisme russe envers l’Ukraine. Cette agression a cherché à se camoufler sous le langage de l’« antifascisme » et est soutenue au niveau international par les partisans de Poutine, qui dépeignent l’Ukraine comme un État « quasi-fasciste » ou «semi-fasciste ». Il s’agit là d’une insulte flagrante à la mémoire des victimes de la période fasciste réelle du Reichskommissariat d’Ukraine, avec laquelle l’Ukraine contemporaine n’a absolument rien en commun.
Le deuxième aspect de ce recul tient à la nature même de l’Ukraine. Depuis l’indépendance, le pouvoir économique des oligarques a exercé une influence dominante sur la politique et l’économie ukrainiennes. Dans le cadre des efforts déployés par les dirigeants pour légitimer ce système, une histoire officielle a été construite, qui cherche à glorifier les figures les plus conservatrices de la lutte de l’Ukraine pour la liberté et l'indépendance, tout en expurgeant cette histoire de ses éléments radicaux et socialistes. Ce faisant, ils ont également glorifié les nationalistes de la période de guerre ; bien qu’ils les présentent comme des opposants à Hitler, ils en minimisent le rôle collaborationniste.
Il est révélateur que, le 13 juin 2021, les funérailles d’un membre de la SS, Orest Vaskul, aient eu lieu à Kiev, où il a reçu les honneurs militaires rendus par le régiment présidentiel. Quatre-vingts ans plus tôt, ce même membre de la SS s’apprêtait à entamer son périple meurtrier vers Kiev, qui allaitaboutir au massacre de Babyn Yar. Il ne peut y avoir de réconciliation entre l’hommage rendu à la mémoire des victimes et celui rendu aux auteurs du crime –dans de telles circonstances, on ne peut conclure que les victimes de Babyn Yar aient encore obtenu justice sur le plan historique.

NOTES DU RESU-Belgique concernant la traduction de ce texte
- Le texte original anglais se réfère à l'Holocauste, qui est la terminologie la plus courante dans le monde anglophone. Nous avons traduit par Shoah, sauf en ce qui concerne la dénomination du comité du mémorial.
- Le mot utilisé en russe et en ukrainien par ce texte de l'occupant nazi pour désigner les Juifs est "zhid". Il a une connotation nettement insultante.
- C'est une erreur de l'auteur. Le procès de quinze responsables du Comité juif antifasciste s'est déroulé à huis-clos, sans avocats ni témoins devant le Collège militaire de la Cour suprême de l'URSS. Ils étaient accusés de « la planification d'une insurrection armée visant à établir une république sioniste et bourgeoise qui aurait servi de base américaine en Crimée". Le choix d'un procès secret est lié au refus des accusés de se livrer à des aveux publics.
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